Dynamique et visions du paysage québécois

Québec, 15 au 18 juin 1998

TEXTES DES CONFÉRENCES D’OUVERTURE

“Le paysage culturel comme palimpseste: enregistrement du processus de genèse et de transformation du milieu bâti” : Pierre Larochelle

Professeur titulaire à l’École d’architecture de l’Université Laval, Pierre Larochelle effectue des recherches dans le domaine de la morphologie et de la syntaxe du milieu bâti.

La présente communication porte sur le paysage appréhendé en tant qu'objet de culture matérielle. J'y aborderai quelques-uns des motifs qui expliquent notre manque de compréhension des règles d'organisation spatiale des structures qui les composent : de l'abri élémentaire aux tissus urbains, des monuments aux organismes urbains, du simple établissement agricole aux structures territoriales les plus étendues. Je pose comme postulat que la forme des paysages culturels, qui résulte du phénomène d’humanisation de l’espace, constitue un enregistrement des processus de genèse et de transformation des milieux bâtis. Je prétend que les paysages culturels constituent par conséquent la source essentielle des connaissances nécessaires à la pratique de l'aménagement, à la gestion du cadre de vie et à la protection de sa valeur patrimoniale.

Les paysages culturels, produits historiques des relations entre les populations, leurs activités et les lieux, constituent des oeuvres collectives en continuelle transformation. De tous les objets de culture matérielle, peu sont aussi diversifiés et nuls ne sont plus complexes. Bien qu'ils nous soient très familiers, puisqu'ils forment notre cadre de vie quotidien, ils n’en demeurent pas moins profondément méconnus. De fait, nous en sommes encore à nous questionner sur une définition opérationnelle du concept tellement “omnicompréhensif” de paysage, à chercher à élaborer une taxonomie satisfaisante pour les classifier.

Il faut admettre l’absence quasi totale, chez la grande majorité de nos concitoyens, d'une culture du milieu bâti. Comment expliquer qu’à tous les niveaux de notre système d'éducation, on offre un éventail de cours sur à peu près toutes les manifestations de la culture : la langue, la religion, l'économie politique, les arts plastiques, la littérature, la musique, le théâtre et le cinéma, sauf précisément sur la structure des établissements humains? Faut-il s’étonner du fait que dans tous nos médias, journaux, radio et télévision, il ne se trouve pas un chroniqueur pour formuler un jugement critique sur les projets majeurs susceptibles d'affecter de manière irréversible la qualité de notre cadre de vie?

Ce qui est beaucoup plus surprenant, plus inquiétant aussi, c’est l'absence de fondements théoriques objectifs dans la démarche de ceux-là mêmes qui planifient et contrôlent l’organisation physique et spatiale des édifices, des tissus urbains, des villes et des organismes territoriaux.

Aussi longtemps que la conscience spontanée a prévalu dans la conception de la forme des objets bâtis, on a eu une compréhension synthétique et immédiate de ce qui convient pour déterminer la configuration, les dimensions et la position relative de n'importe quel objet bâti. Celui qui agissait avec une conscience spontanée n'avait pas besoin de réfléchir à la manière correcte de faire les choses. Des types consacrés, qui correspondaient à des modèles culturels caractéristiques de la société, et qui avaient le caractère de solutions codifiées, lui fournissaient globalement les principes de distribution spatiale, les systèmes constructifs et le code stylistique. Parce qu'ils constituent une synthèse d'informations organisées à priori, les types consacrés assurent l'absence de contradictions, permettent que chacun des éléments du milieu bâti soit accordé avec les autres composantes de même échelle, ou d'échelle immédiatement supérieure ou inférieure.

Depuis que la production de l’habitat n’est plus le fait de pratiques générées par des habitus, c'est-à-dire de pratiques nécessairement conformes à des principes implicites établis par convention et propres à chaque aire culturelle, l'aménagement, en tant que discipline du savoir et que champ de pratique, connaît une crise profonde. Aucun mécanisme n'assure plus la présence active des expériences passées et la cohérence de l'ensemble des interventions.

Tous les projets qui concernent l'aménagement ou la transformation des paysages culturels ne peuvent désormais qu'être les produits d'une conscience critique, c'est-à-dire d'une conscience de crise. Chaque décision doit faire l'objet d'un choix songé, réfléchi, dû à l'absence de solutions codifiées qui résulte de la rupture du processus typologique.

Le manque d'une théorie unificatrice, de critères communs empêche ceux qui oeuvrent dans les divers domaines de l’aménagement d'appréhender le milieu bâti, tel qu’il se présente à notre regard, comme produit unitaire et organique d'un processus historique de transformation et de différentiation. Ce problème rend particulièrement difficile l'analyse des paysages urbains et ruraux.

De nombreux autres facteurs font obstacle à une connaissance intégrée de la ville et du territoire humanisé comme super-objets de culture matérielle, notamment d'une part, la diversité et la complexité toujours croissante des éléments qui entrent dans la composition du cadre bâti; d'autre part, la multiplication conséquente des spécialisations et des champs de pratique.

La forme de chacun des éléments et des systèmes qui composent le milieu bâti est conçue et contrôlée par des intervenants différents qui n'ont habituellement qu'une faible compréhension de l'organisation d'ensemble des structures dont ces systèmes font partie. Ils n'ont généralement pas non plus les moyens d'évaluer les impacts de leurs décisions sur le maintien des équilibres fragiles qui assurent le bon fonctionnement des organismes bâtis à plus grande échelle.

De toutes façons, les aménagistes ne doivent pas se faire d'illusions sur le degré réel de contrôle qu'ils exercent sur la transformation de l'environnement humain bâti. Les mécanismes de prise de décision revêtent un caractère de plus en plus diffus. À travers les arcanes de la promotion immobilière, des montages financiers et des forces politiques, il est devenu pratiquement impossible de désigner les vrais responsables des changements qui affectent notre cadre de vie, qu'ils soient préjudiciables ou bénéfiques.

En vérité, en matière d'aménagement, plus l'enjeu d'une décision est important, plus la décision a des chances d'être prise par quelqu'un qui ignore pratiquement tout des principes fondamentaux sur lesquels celle-ci devrait s'appuyer. Plus un projet risque de causer un tort considérable au milieu, plus le dommage est irréversible, plus il affecte un grand nombre d'individus, plus il y a de chances que ce projet échappe aux procédures normales de contrôle et d'approbation.

Pendant que les Commissions consultatives d'urbanisme discutent de l'apparence et de la symétrie des bâtiments, mesurent à l'aune des PIA (plans d'intégration architecturale) la conformité des caractères stylistiques secondaires aux critères de la culture de goûts dominante; on oublie que les enjeux les plus importants, tels que : la configuration du domaine public collectif et le maintien de la lisibilité de ses limites, la localisation et le mode d'insertion des parcs et des monuments publics dans le maillage urbain, ou encore la détermination des vocations des sites exceptionnels, font l'objet de tractations occultes et de décisions arbitraires, pas forcément toujours motivées par la recherche de l'intérêt public.

La crise de l'aménagement est particulièrement visible dans l'enseignement dispensé dans les laboratoires de design architectural et urbain. Il suffit de comparer les plans de cours dans les programmes de formation des architectes et des urbanistes pour constater qu'on ne parvient pas à y définir la nature de la matière enseignée et les limites de la discipline. Il y a une grande diversité d'attitudes et d'objectifs d'un professeur à l'autre, une absence de consensus sur les principes fondamentaux et une carence évidente au plan des méthodes.

De fait, on peut affirmer que la formation des aménagistes contribue activement depuis le début du siècle à perpétuer la crise. Depuis que le Mouvement moderne a entraîné un mépris des formes héritées de l'histoire et remplacé les anciens codes, dérivés de ceux des académies, par une valorisation excessive de l'innovation typologique et de la créativité personnelle - qui s'est d'ailleurs rapidement mutée en imitation des vedettes internationales - le contenu des laboratoires de design architectural se limitent généralement à des savoir-faire subjectifs. On évoque la vague notion d'art pour couvrir une pratique qui fait grande consommation de théories confuses et d'images indexées sur les fluctuations du goût.

L'histoire traditionnelle de l'architecture et de l'urbanisme, dérivée de la critique des arts décoratifs, contribue elle aussi largement à entretenir le mythe de l'aménagiste créateur de formes nouvelles. Elle présente une vision extrêmement réductrice des structures du milieu bâti, ne retenant comme seuls objets dignes d'attention et d'étude que les oeuvres d'une valeur esthétique reconnue, c'est-à-dire des éléments aussi exceptionnels que minoritaires dans l'éventail des objets qui constituent le cadre bâti d'une société.

En se consacrant en priorité à la planification, l'urbanisme s'est montré moins sectaire que l'architecture; cependant, à force d'emprunter ses outils à toutes les autres disciplines, il a fini par perdre tout intérêt pour la forme et par oublier son rôle le plus spécifique : celui de procéder à l'ordonnancement de l'espace.

Il serait illusoire d'espérer un retour à des conditions où la cohérence des formes du milieu bâti serait à nouveau générée par des mécanismes qui procèdent de la conscience spontanée. Il serait tout aussi vain de compter sur des formes de travail interdisciplinaire ou de s'en remettre à l'arbitrage d'un quelconque maître d'oeuvre.

Il n'y a d'autre issue possible à la crise que la reconstruction des savoirs organisés qui sont le fruit de l'expérience d'aménager des lieux, en situation historique réelle, dans une aire culturelle donnée, par une population donnée. Un telle reconstruction doit avoir tous les attributs essentiels d'une science : spécificité du champ d'application, élaboration à partir du réel, vérification dans le réel, capacité d'autocorrection de ses postulats.

Une science du milieu bâti aurait les caractères d'une morphologie, d'une syntaxe et d'une histoire.

Une morphologie parce que les formes peuvent être analysées en elles-mêmes, de façon autonome; une syntaxe, parce qu'il n'importe pas tant de connaître les éléments des structures que les lois qui gouvernent leurs relations réciproques, enfin une histoire, qui ne serait plus celle des oeuvres remarquables du passé, mais l'histoire du milieu bâti présent, lu comme aboutissement et enregistrement de son processus de genèse et de transformation.

L'émergence d'une telle science faciliterait grandement l'analyse des valeurs patrimoniales des paysages. Depuis que les sociétés ont commencé à se préoccuper de préservation et de mise en valeur de leur héritage culturel, la notion de patrimoine s'est progressivement élargie à l'ensemble des objets de chaque époque ou aire géographique qui revêtent un intérêt significatif tant au plan culturel qu'esthétique ou historique. Aujourd'hui, le problème se pose donc de l'évaluation globale des paysages urbains et ruraux en tant que biens culturels.

L'expérience des arrondissements historiques tels que l'île d'Orléans et le Vieux-Québec ont permis de constater l'inefficacité des pratiques traditionnelles de préservation des monuments et sites à l'égard des structures à grande échelle du milieu bâti. Les tissus urbains, les agglomérations et les organismes territoriaux se situent en dehors des limites de validité des théories et des méthodes de restauration architecturale, dérivées elles aussi des théories et méthodes conçues pour la conservation des oeuvres d'art.

Les fondements théoriques qui sous-tendent les politiques des biens culturels, à commencer par les concepts même de patrimoine et d'arrondissement “historique”, reposent sur une conception réductrice de l'histoire, selon laquelle le présent est totalement dissocié du passé. De plus, les mesures traditionnelles de sauvegarde, axées essentiellement sur la conservation matérielle des artefacts, ne tiennent aucun compte de la protection des perspectives visuelles et des paysages associés à l'expression de l'identité culturelle des lieux.

En ce qui concerne les entités administratives responsables de l'aménagement urbain et territorial, elles sont elles-mêmes le reflet de cette conception manichéenne de l'histoire. D'une part, les centres déclarés historiques sont gérés par les organismes de défense du patrimoine qui obéissent à une logique de conservation. Par conséquent, on tend à les soustraire au processus de transformation continue qui est, pour la ville et le territoire, oeuvres collectives toujours inachevées, une condition de survie.

D'autre part, tout le reste du territoire, y compris les banlieues, cadre de vie de la grande majorité des citoyens, se voit pratiquement dénié tout droit à l'historicité. Injustement considéré comme lieu sans mémoire et sans identité, il est façonné selon la logique antagoniste du développement. On semble trouver normal qu'il fasse l'objet d'interventions qui s'inscrivent en rupture totale avec son processus historique d'humanisation.

Par rapport à l'état des connaissances relatives aux phénomènes naturels, on pense à la botanique ou à la biologie, la pauvreté des outils cognitifs avec lesquels on aborde, encore aujourd'hui, l'étude et l'organisation des établissements humains est consternante.

Le milieu bâti est le produit de la dialectique entre, d'une part, des formes planifiées, déterminées dans le cadre de projets souvent indifférents à l'identité des lieux, et d'autre part, des formes qui sont le produit d'un processus historique spontané, donc propres à chaque époque et à chaque milieu. De ces deux modes de détermination de la forme du cadre bâti, le second est le plus important, particulièrement en ce qui concerne l'habitation.

Les recherches à caractère fondamental susceptibles de contribuer au développement des connaissances sur l'organisation physique et spatiale du milieu bâti québécois sont trop rares. Il importe de procéder à des études systématiques de caractérisation de ses structures. Il est possible, à partir de l'analyse de leur formes actuelles, de reconstruire leur processus historique de genèse et de transformation, d'identifier, à travers leurs permanences structurales, les modèles culturels propres à notre société. En tant qu'enregistrement de ces processus, les paysages culturels représentent, pour peu qu'on sache les déchiffrer comme des palimpsestes, une source de connaissances privilégiée et irremplaçable.

Une saine gestion des paysages culturels requiert aussi un changement d'attitude de la part l'ensemble des intervenants qui participent à l'aménagement du cadre de vie. Ils devront prendre conscience du fait que leur rôle n'est pas d'innover et de créer des objets distinctifs et personnalisés, mais d'entretenir les structures héritées du milieu, de les transformer lorsqu'il apparaît nécessaire de les adapter à de nouveaux besoins, en prenant soin d'inscrire chaque intervention nouvelle dans la continuité historique des transformations antérieures du cadre bâti existant.

 

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