Dynamique et visions du paysage québécois

Québec, 15 au 18 juin 1998

TEXTES DES CONFÉRENCES D’OUVERTURE

“Vision et contribution de l’écologie du paysage à la mise en valeur des paysages québécois” : Gérald Domon

Professeur agrégé à l’École d'architecture de paysage de l’Université de Montréal, l’enseignement et les recherches de Gérald Domon portent sur la gestion écologique et l’analyse des paysages ruraux.

Introduction

Princeton, New-Jersey, juin 1956. Quelque soixante-quinze spécialistes dont Lewis Mumford, Paul Sears et John Curtis sont réunis pour faire le point sur la nature et la portée de la transformation des paysages par l'homme (Thomas, 1956). Enrichis par les connaissances issues des nouveaux outils d'inventaire et d'analyse (ex.: photographies aériennes) les travaux des participants conduisent au même constat. Le concept de paysage naturel ne tient plus. Tous les coins de la planète, même les plus reculés, portent les traces, directes ou indirectes, de l'humanité et de la culture des populations qui la composent. Cette disqualification du naturel, d'aucuns allaient, au cours des décennies suivantes, l'étendre à l'ensemble des aspects biophysiques. Le paysage serait donc, dans cette optique, un produit essentiellement culturel devant être abordé et traité en tant que tel.

Alors qu'au Québec, comme dans d'autres pays occidentaux, le concept de paysage connaît un renouveau d'intérêt (Domon et Bélanger, 1991; Poullaouec-Gonidec et al, 1994), la question demeure plus actuelle que jamais: quelle est donc la pertinence réelle de la dimension biophysique et, le cas échéant, comment aborder cette dimension dans le cadre des travaux de mise en valeur de nos paysages? Le présent texte vise essentiellement à apporter des éléments de réponse à cette double question. Pour ce faire, il se structure en quatre temps différents.

Dans un premier temps, il présente une série de rappels à l'égard des aspects biophysiques. Si, pour plusieurs, ces rappels relèveront de l'évidence, ils ne peuvent être passés sous silence, dans un contexte où le processus de mise en valeur des paysages québécois cherche à mettre à profit des disciplines d'horizons variés. Dans un second temps, ces rappels conduiront à présenter une brève synthèse de ce qu'est l'écologie du paysage qui, à nos yeux, constitue le cadre le plus approprié pour traiter de la dimension biophysique dans un contexte du paysage. Dans un troisième temps, puisque le thème des États généraux est "La dynamique et les visions des paysages québécois" nous nous pencherons sur la dynamique des paysages d'une petite partie du territoire québécois. Les observations que nous en tirerons permettront de montrer de manière très concrète ce qui s'y passe mais aussi de mieux saisir les enjeux que pose la dimension biophysique.

La place du biophysique dans le paysage: quelques rappels

La paysage, plusieurs l'ont déjà relevé, est un concept foncièrement polysémique. Ainsi, et à titre d'exemple, il référera tantôt aux seuls espaces qui suscitent une émotion de l'ordre de l'esthétique (Poullaouec-Gonidec et Jacobs, 1992), tantôt à la résultante physique des relations anciennes et actuelles de l'homme avec la nature qui l'environne (Lizet et Ravignan, 1987), tantôt encore à un assemblage d'écosystèmes en interaction (Forman et Godron, 1986).

Or, ce qui importe de réaliser à ce stade est que, quelle que soit la conception à laquelle nous adhérons, le biophysique est toujours une dimension tout à fait incontournable au sein du concept de paysage. Ainsi, que seraient donc nos paysages sans certaines particularités du cadre biophysique? Que seraient, ou mieux, que seraient devenus les paysages urbains de la région montréalaise sans le mont Royal et sans les rapides de Lachine? Quelle serait la dynamique actuelle des paysages estriens sans les monts Orford, Sutton ou Mégantic? Chercher la réponse, c'est constater rapidement que nos municipalités et nos régions seraient non seulement différentes mais considérablement amoindries. Amoindries au plan visuel, amoindries au plan de l'appartenance territoriale, amoindries également au plan économique puisque les particularités biophysiques ont été, et demeurent bien souvent, tout à fait déterminantes dans le développement des territoires.

En matière de paysage, la pertinence de la dimension biophysique dépasse donc largement le simple cadre des sites dits naturels (parcs des Grands-Jardins, du Bic, de la Mauricie, etc.) que nous nous félicitons aujourd'hui d'avoir préservé. Constituant la toile de fond sur laquelle nous façonnons notre milieu, cette dimension est en fait indissociable de la grande majorité des paysages que l'action humaine a façonnés et qui suscitent l'émotion.

Ici comme ailleurs, le climat, la géologie, les dépôts de surface et le régime hydrique constituent des variables permanentes tout à fait déterminantes. Aussi, leur cartographie comme celle effectuée par le Ministère de l'Environnement et de la Faune du Québec à l'échelle des régions naturelles (Ducruc et al,, 1995) fournit-elle déjà une très bonne indication de nos grands ensembles paysagers, qu'ils soient naturels ou anthropiques. La simple mention de régions comme celles des Chic-Choc, des Mont Vallin ou du Fjord du Saguenay ramène donc à l'esprit des images qui suscitent l'émotion et des territoires auxquels on s'identifie profondément.

Autre évidence, ces variables permanentes, supportent des types de végétation et d'établissements humains qui évoluent, se transforment et reflètent les changements de nos rapports avec le milieu. Or, lorsqu'on retourne aux photographies aériennes prises à différentes époques, que l'on relève et compare, pour un même territoire, les patrons d'occupation des sols, on constate l'évolution profonde de ces patrons. Ainsi, pour le Haut-Saint-Laurent, les différents travaux effectués (Domon et al, 1993, Domon, 1994, Pan et al, 1995) ont mis en évidence l'ampleur des changements intervenus. Depuis la fin des année cinquante, les paysages agroforestiers sont devenus tantôt essentiellement forestiers tantôt encore essentiellement agricoles. Or, lorsque ces changements sont mis en relation avec les variables biophysiques, les dépôts géomorphologiques par exemple, on constate qu'ils sont rarement aléatoires et qu'ils se concentrent sur certains types de milieux spécifiques. Ainsi, dans le Haut-Saint-Laurent, la reprise forestière s'est concentrée sur les zones de dépôts morainiques, la plaine de remblaiement marin étant quant à elle marquée par une nette accentuation des superficies cultivées.

C'est dire que si l'on veut comprendre, anticiper et éventuellement infléchir les transformations de nos paysages, il nous faut connaître et comprendre ce support biophysique.

Enfin, troisième évidence qui, il faut bien l'avouer n'en n'est pas toujours une, ces changements n'ont pas qu'une portée visuelle. Ils ont aussi bien souvent une portée tout à fait déterminante au plan écologique. Ainsi, la fragmentation des massifs forestiers résultant de la mise en culture, de l'urbanisation ou de l'exploitation forestière; la disparition des alignements d'arbres en bordure des champs et les changements de pratiques culturales sont, comme l'ont montré plusieurs auteurs (Hobb, 1988; Merriam, 1988; Desgranges et al, 1995;), tout à fait déterminants en regard de la distribution de plusieurs espèces fauniques et de la capacité du milieu à maintenir la diversité biologique.

Ce que font donc ressortir ces quelques évidences c'est l'absolue nécessité, lorsqu'on aborde le paysage, d'une compréhension et d'une prise en compte des caractéristiques biophysiques en relation à nos activités actuelles ou potentielles. Sans cette connaissance, nous ne pourrons ni mettre en valeur nos paysages, ni contribuer à certains objectifs plus indirects comme le maintien de la biodiversité.

Or c'est précisément cette connaissance et cette compréhension que cherche à apporter l'écologie du paysage.

L’écologie du paysage comme base de mise en valeur des paysages

Si le terme peut sembler nouveau, Gabriel Rougerie et Nicolas Beroutchachvili (1991) ont bien montré dans leur ouvrage remarquable sur le concept de paysage, comment l'écologie du paysage avait pris forme depuis les travaux de Humboldt au début du XIXème siècle jusqu'à ceux de Troll au milieu du XXème siècle. Plus près de nous, en Amérique, les travaux de précurseurs comme John Curtis (1956) ou plus encore peut-être, Pierre Dansereau (1957) s'inscrivaient déjà pleinement dans la perspective intégratrice privilégiée par l'écologie du paysage. Si cette dernière ne peut donc être considérée comme nouvelle, l'intérêt considérable qu'elle suscite est, quant à lui, nouveau. Cet intérêt est bien sûr indissociable de l'arrivée de certains outils. Ainsi, les développements récents en matière de télédétection et de systèmes d'information à références spatiales permettent aujourd'hui de réaliser aisément des types de lecture totalement inaccessibles par le passé. Les travaux remarquables réalisés au Oak Ridge National Laboratory (Tennessee) en témoignent largement.

Mais cet intérêt nouveau, il est d'abord et avant tout lié à l'accélération considérable de la transformation des paysages, accélération qui a rendu beaucoup plus urgente certaines informations et certaines connaissances. Un peu partout dans le monde, les pressions d'urbanisation sur les paysages ruraux, l'intensification des pratiques agricoles et l'accentuation des pressions pour l'exploitation intensive des milieux forestiers a suscité de nombreuses réactions et a remis à l'avant-plan la nécessité d'une connaissance plus systématique des relations dynamiques de l'homme et de son milieu biophysique.

S'il demeure difficile, en raison de l'effervescence qui caractérise son développement actuel, de définir simplement et clairement l'écologie du paysage, l'analyse des nombreux travaux qui s'en réclament explicitement (Domon et Leduc, 1995) permet d'en saisir les caractéristiques essentielles. Ainsi, on pourra y constater qu'elle se déploie sur tous les types de paysages (forestiers, agricoles, etc.), qu'elle met à contribution un nombre considérable de disciplines et qu'elle constitue en fait un vaste forum d'échange entre tous ceux qui s'intéressent à la configuration et à la dynamique des paysages en relation aux aspects écologiques.

Mais d'abord et avant tout, l'analyse des différents travaux révèle que l'écologie du paysage aborde trois niveaux de questions tout à fait fondamentales quant à nos choix et à nos décisions sur la mise en valeur des paysages.

A un premier niveau, l'écologie du paysage s'intéresse à l'assise biophysique du territoire. Elle cherche à révéler la structure de cette assise, les potentiels qu'elle offre et les relations spatiales qui lient ses différentes composantes (voir par exemple Zonneveld, 1979; Rubec et al, 1988; Ducruc, 1991; etc.).

A un second niveau, elle porte également sur l'occupation effective du territoire. Il s'agit ici de connaître la structure de cette occupation et ses incidences sur les processus écologiques et sur la distribution des êtres vivants (voir par exemple: Franklin et Forman, 1987; Ripple et al, 1991; Baudry et Tatoni, 1993).

Enfin, à un troisième niveau elle porte sur la dynamique de cette occupation. Comment évoluent nos paysages, où nous conduisent ces changements et quelles en sont les causes? (voir par exemple, Hubert, 1991; Domon et al, 1993).

L'écologie du paysage on le constate aisément, offre donc une approche globalisante. Elle n'a toutefois pas la prétention de traiter de toutes les composantes du paysage. Plus humblement, elle cherche à assurer la connaissance et la compréhension de la dimension biophysique en relation à nos interventions.

La dynamique des paysages québécois: exemple de cas

Puisque la dynamique des paysages et l'utilisation durable des ressources par l'homme sont au coeur des préoccupations ultimes de l'écologie du paysage, il paraît pertinent de nous pencher sur un territoire spécifique afin de voir plus clairement et plus concrètement ce dont il s'agit. Bien qu'il se limitera à une petite portion de l'ensemble québécois, soit celle que constituent les paysages ruraux de la plaine du Saint-Laurent et de l'Estrie, cet examen devrait permettre de mieux situer l'ampleur des enjeux que pose la dimension biophysique en relation aux transformations du paysage.

Ce que l'on sait d'abord et avant tout de ces paysages c'est qu'ils sont, par tradition, essentiellement agroforestiers. Ce que l'on soupçonne moins toutefois c'est l'importance des transformations qui s'y sont déroulées ces dernières années et l'importance de celles qui continuent de s'y dérouler. Cette difficulté de bien saisir ces changements est évidemment liée au fait que nous n'avons pas encore de véritable programme de suivm de l'évolution de notre territoire comme le permettent l'observatoire photographique en France (Quesnel et al, 1994) et le projet de l'Institute of Terrestrial Ecology en Grande-Bretagne (Barr et al, 1994).

Si nous n'avons pas d'analyse systématique de l'évolution de nos paysages, quelques chiffres servent habituellement à en mesurer l'ampleur. Ainsi, on sait que de 1961 à 1991, les superficies cultivées sont passées de quelque 3,2 à 1,9 millions d'hectares. Pourtant, comme c'est souvent le cas, les chiffres masquent tout autant de choses qu'ils n'en révèlent. Ainsi, ce qu'ils masquent, c'est l'extraordinaire diversité des composantes du paysage touchées. Mais, ce qu'ils masquent d'abord et avant tout, c'est le fait que les paysages ruraux n'ont pas tous été touchés de la même façon. Ainsi, pour le sud du Québec, on a pu assister au cours des années 80, à l'émergence d'une frontière de plus en plus importante entre ce qu'il est convenu d'appeler le milieu rural intensément agricole et le milieu rural plus accessoirement agrico-le. Il y aurait beaucoup à dire sur la façon par laquelle cette frontière s'est accentuée et sur l'influence véritable de certains programmes qui pourtant ne portaient pas explicitement sur les paysages (voir à ce sujet Domon, 1990; Domon et al, 1993). Mais limitons ici à voir très concrètement comment ont évolué les paysages de chacune de ces zones au cours des quinze dernières années.

En ce qui a trait d'abord à la zone rurale intensément agricole, qui correspond sensiblement à celle des 2700 unités thermiques maïs, relevons que les phénomènes qui caractérisent la dynamique de ses paysages sont sensiblement les mêmes que ceux décrits dans d'autres pays. Ainsi, les illustrations issues d'une étude menée sur l'évolution des paysages agricoles des la Grande-Bretagne dans les années d'après-guerre (Westmacott et Worthington, 1972, 1984) convergent remarquablement avec ce qui peut être observé ici.

Essentiellement, cette évolution est marquée par trois ou quatre grands phénomènes interreliés; phénomènes relativement bien connus puisqu'ils ont été au coeur de plusieurs débats dans les années 1980.

D'abord, ce qui a marqué ces quinze dernières années c'est une tendance à l'uniformisation des conditions physiques et à l'atténuation des variations du milieu par le biais d'un contrôle très serré des conditions de drainage. Un peu partout dans les basses terres du Saint-Laurent, les micro-variations (ex.: dépressions humides) ont été éliminées pour donner place à d'immenses plaines uniformes.

Ensuite, ces paysages ont été marqués par une nette accentuation de l'utilisation agricole et, conséquemment, à la contraction des superficies occupées par les espaces non agricoles. Ici, l'exemple du Haut-Saint-Laurent, cité plus haut, est particulièrement révélateur quant au processus de fragmentation des espaces boisés; processus qui s'est produit de façon intense dans la première moitié des années 80.

Troisième phénomène d'importance, la très nette diminution des éléments qui ponctuaient la matrice agricole. D'une part, le remembrement des terres a eu pour effet de rendre inutile un nombre très considérable de bâtiments de ferme et de réduire par le fait même, les éléments bâtis à leur plus simple expression. D'autre part, le changement des pratiques a souvent conduit à la disparition quasi-totale des arbres isolés, des bosquets et des rangées d'arbres.

L'essor récent de l'écologie du paysage est étroitement lié à ces phénomènes et à la volonté de mieux comprendre les incidences véritables de ces changements au plan écologique. Et on constate que les travaux réalisés fournissent aujourd'hui certaines informations très concrètes qui permettent d'éclairer beaucoup mieux les débats. Ainsi, grâce à des synthèse comme celle effectuée au Service canadien de la faune (Langevin et Bélanger, 1994) on sait aujourd'hui beaucoup mieux quelle est l'importance véritable des boisés en milieu agricole ou urbain.

Lorsqu'on considère leur évolution récente, on constate que le défi que pose aujourd'hui ces paysages c'est de permettre à nouveau de satisfaire à différents regards: regards des producteurs bien sûr, mais aussi des écologues et de ceux qui cherchent une appréciation d'ordre esthétique. L'intérêt actuel porté en milieu agricole envers les haies brise-vent (Pesant, 1994) nous montre bien qu'il est non seulement possible de satisfaire à ces attentes mais que cela est le plus souvent avantageux.

Lorsqu'on quitte la plaine du Saint-Laurent pour se diriger plus à l'intérieur des terres, ce qui frappe d'abord c'est l'apparente quiétude des paysages. Pourtant, lorsqu'on regarde d'un peu plus près, on constate à quel point derrière ces apparences, ces paysages sont, comme à tant d'autres endroits au Québec, en transition. Cette transition elle est perceptible tout autant au niveau biophysique que social.

Ainsi, les superficies en reboisement présentes partout sont sans doute un des signes les plus éclatants de cette transition. Si, en terme absolus, ces superficies demeurent relativement faibles, leur localisation, toujours en bordure de nos routes, les rend incontournables et est en voie de modifier profondément nos paysages. Bien au-delà de ce signe probant, une lecture plus attentive révèle à quel point notre histoire récente est très clairement inscrite à la surface du sol. Elle est inscrite bien sûr dans la disparition ou la dégradation des bâtiments (ex.: bâtiments de ferme) associés aux usages antérieurs mais aussi, dans d'autres signes que nous pouvons percevoir ça et là. C'est le cas par exemple des murets de pierres présents partout même lorsque la forêt commence à renaître. En fait, l'abondance de ces murets, de ces clôtures ou de ces rangées d'arbres abandonnés nous fait réaliser, pour ces régions du sud du Québec, l'importance réelle des superficies en friche. Partout, absolument partout, un immense pan de notre territoire est totalement occulté. Cela au moment même où de nombreuses communautés rurales sont confrontées à des difficultés sérieuses et où des terres moins productives sont soumises à une utilisation forestière intensive.

Pour bien comprendre, cette transition dans laquelle se trouve la dimension biophysique, elle doit être mise en relation avec celle qui se manifeste au plan social. Ainsi, ce qu'il faut d'abord constater c'est l'éclatement des différences tradiýkonnelles entre ville et campagne. Comme on le constate partout dans les nouveaux développements, le bâti nous informe de moins en moins de l'endroit où on se trouve, des types standardisés d'habitations se répandant tout autant en milieu rural, que péri-urbain ou urbain. Cet éclatement des différences se traduit aussi par l'arrivée de plus en plus importante d'une nouvelle population qui habite les milieux ruraux, tantôt de façon temporaire, tantôt de façon permanente. Cette population fait prendre conscience de la qualité des paysages agricoles dont nous avons hérités et apporte avec elle de nouveaux regards, de nouvelles attentes, particulièrement en matière de qualité de l'environnement et d'exploitation des ressources. C'est dans cette optique qu'il faut situer certains conflits qui ont entouré et continuent d'entourer l'exploitation des ressources forestières et agricoles en milieu habité (Boivin et Domon, 1993).

Si les paysages de la zone agricole ont connu des transformations fulgurantes au cours des années 80, ceux situés à l'extérieur de cette zone sont donc, comme en beaucoup d'autres endroits, en transition. Face à ces changements que faire de nos paysages ruraux, que faire de nos paysages du Québec habité?

Force est de constater que, ce qui est troublant dans cette question, c'est qu'il y a tant de paysages exceptionnels qui ont été façonnés par les gestes quotidiens de la population, que le spécialiste ressent un malaise certain lorsqu'il s'agit de prescrire à celle-ci quoi faire. En contrepartie, il y a tant d'erreurs qui auraient pu être évitées que nous nous devons à tout le moins d'identifier certaines conditions pour la mise en valeur des paysages québécois.

Conditions préalables à la mise en valeur des paysages québécois

Tout aussi bref qu'il soit, le tour d'horizon qui précède permet d'ores et déjà d'identifier un certain nombre de conditions ou de préalables à la mise en valeur des paysages québécois. Nous nous limiterons ici à relever celles qui nous semblent, à ce stade, les plus pressantes.

Maintenir les collectivités bien vivantes

Il n'est assurément pas facile d'identifier clairement ce qui fait la qualité des paysages de certaines régions habitées comme celles de Charlevoix, de la Gaspésie, de l'Estrie ou de la Beauce. Pourtant, il nous semble que dans tous les cas, ces paysages partagent le fait qu'ils ont été façonnés non pas par individus de passage ("squatters") ou par des individus en quête d'un profit immédiat mais bien par des groupes qui ont cherché à établir des relations durables avec un milieu biophysique offrant certaines particularités. Bien au-delà des mesures de protection des paysages ou de contrôle des implantations, la mise en valeur des paysages du Québec habité nous semble passer d'abord et avant tout par le maintien de collectivités bien vivantes et désireuses de maintenir des relations durables avec le territoire. C'est peut-être bien la disparition graduelle de ces populations sur de grandes parties du Québec qui pose la menace la plus importante sur nos paysages. En ce sens, il est clair que le propos des États généraux sur le paysage rejoint celui des États généraux du monde rural (Vachon, 1991) tenu il y a quelques années. Ce maintien des communautés ne nous paraît par ailleurs possible que si deux autres conditions indissociables sont prises en compte.

Trouver ou inventer des façons de tirer profit des caractéristiques indissociables du territoire québécois: espace, potentiels biophysiques

Le Québec, faut-il le rappeler, n'est ni la France, ni la Grande-Bretagne, ni les Pays-Bas ni même les États-unis, pays d'où nous parviennent aujourd'hui la majorité des modèles d'intervention sur le paysage. Il n'en a évidemment pas la densité d'occupation ni la réalité historique. Il demeure un territoire d'une immense étendue où le biophysique continue très souvent d'être largement dominant. Apprendre, ou ré-apprendre, à composer avec ces caractéristiques constitue un défi considérable. Dans le Québec habité, cela veut notamment dire reconquérir cet immense territoire laissé en friche. Au-delà des regards nostalgiques, demandons-nous comment ces terres pourraient être utilisées dans un contexte marqué à la fois par une raréfaction de certaines ressources et une valorisation de plus en plus grande du rural par une certaine population d'urbains et de villégiateurs. Ici, nous savons que la prise de conscience est bien réelle pour plusieurs municipalités et il faut voir dans le partenariat annoncé dans le récent sommet sur la forêt privée, une des occasions à saisir pleinement.

Des aménagements qui supportent une pluralité de regards

Troisième condition essentielle à nos yeux, celle de faire en sorte que nos projets, nos aménagements supportent des regards différents, des attentes différentes. Nos paysages, quels qu'ils soient, sont aujourd'hui fréquentés et observés, de près ou de loin par une grande diversité d'individus qui entretiennent des perceptions et des attentes différentes. Ce sera tantôt les producteurs, tantôt ceux qui ont choisi un territoire comme cadre de vie, tantôt des touristes ou des villégiateurs, tantôt encore des gens profondément habités par les nouvelles valeurs environnementales. L'immense défi qui se pose à nous aujourd'hui est de réussir à concevoir des projets, des aménagements qui puissent répondre à ces attentes variées. Et nous savons que cela est tout à fait possible. Nous pouvons évidemment tirer de nombreux exemples dans notre histoire mais nous pouvons aussi en tirer de notre réalité actuelle. Que ce soit à Baie-du-Fèvre en bordure du Lac Saint-Pierre, à Rougemont en Montérégie, à Dunham en Estrie ou dans bien d'autres endroits, nous avons plusieurs projets qui nous rappellent que les valeurs, les perceptions et les attentes des différents groupes ne sont pas toujours que conflictuels. Ils peuvent aussi être complémentaires et générateurs d'idées.

L'écologie du paysage comme outil de connaissance et de prise en compte des caractéristiques biophysiques

Enfin, ces trois conditions en appellent une quatrième à savoir apprendre à mieux composer avec le milieu biophysique. Dans le contexte du territoire québécois, cette condition nous semble revêtir une importance toute particulière. Or c'est précisément là, à notre sens, la contribution ultime de l'écologie du paysage, soit de produire des informations, des outils qui puissent servir de support à la mise en valeur des paysages qu'ils soient ruraux, forestiers, péri-urbains, naturels ou autres.


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