TEXTES DES CONFÉRENCES DOUVERTURE Lectures de paysages: mes écosystèmes imaginaires : Pierre Dansereau Compagnon de lOrdre du Canada, Grand Officier de lOrdre nation du Québec, membre de la Société Royale du Canada, Pierre Dansereau est Docteur ès Sciences de lUniversité de Genève, professeur aux universités de Montréal, du Michigan, de Columbia et du Québec à Montréal. Les décors où se déroulent la vie et le travail de chacun de nous sont des paysages que nous avons plus ou moins bien compris et que nous nous sommes appropriés tant bien que mal. Dans notre processus dadaptation à chacun de ces milieux et aux changements quils subissent, ne récapitulons-nous pas les interventions de ceux qui nous ont précédés? Et nos premiers contacts avec la nature ne nous marquent-ils pas pour la vie? Pour lenfant, amoureux de cartes et destampes, lunivers est égal à son vaste appétit... disait Baudelaire. Pour les hommes de la pré-histoire, la prise de conscience de lenvironnement passait par tous les sens avant de se graver dans lintention de soumettre la nature. Ces images premières ne seffaceront jamais. Et, à vrai dire, la perception du milieu jouera toujours un rôle important; elle influencera tous les choix disponibles, selon quon est agriculteur, forestier, ingénieur, poète... Les forces de la nature saffirment déjà dans les grands remaniements du règne minéral: leau, la glace, les cendres volcaniques, le sable prennent des formes accueillantes ou menaçantes, surtout là où lhomme aura créé des badlands. La végétation, un peu partout, aura fixé les sables, pénétré les sols, englobé les atmosphères. Les animaux se seront approprié les falaise, les rivages, les marais, les forêts, la steppe, la toundra. Or, quel moyen meilleur de prendre sa place parmi les autres vivants que de boire de leau, de manger des fruits, de dresser des abris de feuillage, et de fourbir des instruments de chasse et de pêche? et même dutiliser le feu? Cest là que commence notre prise de possession de la planète. Lalimentation fait partie de la lutte contre les rigueurs du climat et la poursuite du gibier. Elle repose sur les découvertes et sur laménagement des ressources et sur la sédentarisation sans laquelle la domestication et lagriculture ne sont pas possibles. Cest alors que la marque de lhomme sinscrit sur le paysage nourricier encore plus fortement que celle des bisons transhumants. Cela commence par la cueillette des fruits sauvages et de la sève des arbres. Les sociétés humaines stabilisées répartissent désormais les tâches. Les artisans inventent de nouvelles techniques et produisent des objets échangeables, alors que les artistes gravent les images de leur solidarité avec les bêtes. La maîtrise de leau, du sol, des plantes et des animaux permettra de franchir tous les seuils, depuis la fabrication jusquà la manufacture et à lusine. Lélaboration des codes de conduite, dans des sociétés multivalentes et hiérarchisées, nécessitera une densification de lhabitat humain par des constructions de plus en plus durables. Lurbanisation et la complexification des établissements humaines entraîne lurbanité. Les coutumes plus sophistiquées exigeront des matériaux nouveaux plus favorables à la défense contre les intempéries comme au déroulement de nouveaux comportements. Finalement, ce seront les échanges et les communications qui domineront les espaces par leurs relais des contrôles et des commandes, par la surabondance de leurs informations, par lefficacité de leurs messages. Chacun de ces épisodes aura laissé sa trace sur le visage de la planète. Ce que les historiens entendent par héritage, les écologistes se joignent à eux pour demander quon en maintienne la présence (le témoignage) quel que soit le changement de régime: une forêt dominiale en marge dune ville; un terrain de chasse à lorée dun verger; un potager familial dans la cour dune usine; un moulin hydraulique dans un village moderne; une rangée de résidences victoriennes dans un quartier daffaires, un réseau de rails, de ponts et de tours de contrôle posé sur la matrice urbain. Chacun de nous porte donc dans son paysage intérieur limage décosystèmes où se sont déroulés les principaux épisodes de sa vie familiale, amoureuse, professionnelle, sociale, économique et politique. Cest là le répertoire dans lequel il peut puiser pour se placer lui-même dans les divers milieux où il a vécu, et même dans les nouvelles ambiances où il est appelé à saventurer. Pour bien concrétiser ce propos, je ne peux faire mieux, dans mon quatrième âge, que dévoquer les paysages qui mont marqué, dans lesquels je me suis immergé et où jai trouvé loccasion de vivre et de produire. Ces écosystèmes historiques et réels encadrement les images intérieures qui donnent sa continuité à léchange de lhomme avec son milieu. Comment peut-on sapproprier un paysage? Dabord dune façon sensorielle, en simmergeant dans leau (comme Darwin ne lavait pas fait à la Terre de Feu) ou en sexposant à la pluie, à la neige, au froid, à la chaleur; en se frottant aux troncs et aux feuillages, aux aspérités et au velouté des plantes, aux poils et plumes, aux dents et griffes des animaux. Il me semble que tous les grands naturalistes (par exemple Humboldt, Darwin et Marie-Victorin) ont connu toute leur vie ces émotions physiologiques et esthétiques. Mais cette propension physique, que Wilson appelle biophilie, beaucoup de personnes en sont dépourvues qui, pour autant, conservent un plaisir visuel et tactile sélectif quant aux couleurs, aux formes, au toucher, au goût, au parfum propres à divers éléments naturels. Cette forme dexpérience pourrait nêtre quune sorte déveil aux qualités de la matière et un substratum à la motivation. Il y manquerait toujours la projection des connaissances et des interrogations qui ont conduit les biologistes et les géographes à percevoir à la fois les arbres et la forêt et à proposer des interprétations indispensables aux aménagements. Plus sensibles à lordre et à la fonction quÀ la matière et à la forme, elles sont plus près de la gestion que de lappropriation. Il aura toujours fallu une convergence de ces deux mentalités. Diverses résolutions de conflit, par conséquent, laissent dans le paysage remanié les marques du pragmatisme et de la poésie. Selon la profession, la formation, la culture, les besoins et les moyens de lobservateur, un même paysage est vus sous un angle différent. Limage intérieure du paysage (linscape) est une projection préalable à toute réalisation. Ces écosystèmes que nous portons tous en nous se nourrissent de toutes les expériences de notre vie. À mesure que se meuble la mémoire, des catégories se dégagent auxquelles nous cherchons une explication. Cest ce que Tuan appelle la topophilie. Cest pour témoigner de ce passage de lexpérience au rêve, puis du retour à la réalité de participation, que je formule quelques appropriations qui ont jalonné ma carrière et ma vie, et qui mont amené à formuler des interprétations et des hypothèses de travail. Ma tendre enfance à Outremont se plaçait à lorée de lérablière du Mont Royal, dans un paysage incomplètement urbanisé: rue gravelée, pépinières, champs en friche, boisés où les fleurs sauvages, les oiseaux et les écureuils étaient abondants et où apparaissaient même des mouffettes. Année après année, je voyais les violettes, les sanguinaires, les trilles, les verges dor, les asters fleurir à lombre des érables et des noyers ou dans les champs herbeux sans le secours de lhomme. Mais la vraie révélation de la nature, ce fut Percé et la Gaspésie, la forêt résineuse dont les racines brisaient le conglomérat aux cailloux roses, les falaises abruptes aux cèdres rabougris, leau chantante des cataractes et des ruisseaux, le peuple libre et multicolore des passereaux, le passage furtif des marmottes et des lièvres, lélégance des chevreuils. Mais encore plus dramatiques: les milliers doiseaux marins, cormorans, mouettes, goélands, marmettes, fous de Bassan volant en flèches, en plongeon, en plané, leur voracité amplement satisfaite par lextrême abondance des poissons de mer. Il est facile pour un enfant dentrer dans le jeu des éléments, de participer sans le savoir au conflit de la mer et de la falaise en attendant les révélations de la géologie et de la biologie qui éclaireront ses perceptions dun nouveau jour. Mais quelle force et quelle réalité les impressions premières ne donneront-elles pas au tableau géologique, et à la nomenclature biologique? Une carte à foyer dur, à contours fermes se superposera à la riche matrice des écosystèmes intérieurs profondément gravés. Ce sont ceux-là qui serviront de repère au naturaliste pour la poursuite de ses recherches désormais astreintes à la rigueur scientifique. De même, il portera en lui les images de ses lectures et les tableaux qui les accompagnaient. Pour moi, la forêt, ce sera toujours Gustave Doré qui en aura rendu le mystère. Navait-il pas fait voir la terreur de Dante et lémerveillement de la Blondine de la comtesse de Ségur? Jaurai été soutenu dans ma démarche scientifique par ce jeu des ombres et des lumières, des textures et des sons que les artistes et les musiciens perçoivent si directement. La phytosociologie de lérablière laurentienne, le dynamisme des forêts néo-zélandaises, la riche complexité de lAmazonie ne moffraient pas seulement le défi dune stricte méthodologie, mais la persistance dune vision globale. Pater meus agricola écrivait fièrement Virgile en exergue de ses Géorgiques. Ces tableaux de la nature déjà dominée par lhomme je navais aucun mal à les ré-encadrer dans la vallée du Richelieu, à St-Antoine, terre de mes aiëux Archambault, es sur les bords du St-Laurent, à Contrecoeurs, la patrie des Dansereau. Faire les foins, récolter le blé-dInde, cueillir les fraises, traire les vaches, dans un concert de poussières, dOdeurs et de saveurs inoubliables, et respirer lhaleine de la terre labourée sont autant de subconsciences où létudiant en agronomie, le botaniste, le géographe se retrouveront. Les champs dananas, de canne à sucre et de coton, les plantations de café que jai cent fois traversés évoquaient mon arrière-grand-père, Pierre Dansereau, patriote réfugié dabord en Louisiane puis au Brésil, navaient rien détrange ni dexotique lorsque je les ai vus avec un oeil décologiste. Au Zaïre et au Nicaragua, cétait loppression colonialiste qui se substituait aux guerres civiles du Bas Canada et des États du Sud dans le contrôle des cultures. À son tour, limpact de lindustrie reçoit des échos de lenfance. Mon père, Lucien Dansereau, ingénieur en chef des Travaux Publics de la région de Montréal, mamenait parfois avec lui sur la digue de Laprairie dont il dirigeait le chantier, et plus tard à laéroport de St-Hubert où il avait préparé la venue du R-100, ce gros dirigeable transatlantique. Les barrages, depuis lors, des Passes Dangereuses (dans la Péribonka), à Ambuklao (aux Philippines), en Tunisie, dans le Nordeste brésilien et à la Baie-James, je devais en voir beaucoup. Je devais aussi diriger une étude multidisciplinaire sur la zone de laéroport de Mirabel. Les évaluation dimpact sur les paysages industriels, le militantisme contre la pollution se placent dans la grande révolution industrielle dont Zola et Dickens, puis D. H. Lawrence, avaient exploré la misère. À linstar des horreurs de la guerre dont Goya avait noirci ses tableaux, les company towns des Midlands anglais, des Appalaches américaines, de lEstrie québécoise, de la Gaspésie et de lAbitibi ont vomi leur fumées et déposé leurs résidus stériles. Enfin le paysage urbain apparaît, lui aussi tout à tour splendide, confortable et sordide. La ville tentaculaire de Verhaeren, la suburbia impersonnelle de Humphrey Carver et de Sinclair Lewis, et tous les cityscapes de nombreux artistes canadiens et autres nous révèlent plus souvent le désordre que lharmonie. Quel contraste avec ce qu Toynbee avait réuni en un volume intitulé les cités de la destinée, ces grandes réussites de limagination et de lingénierie. De nos jours, le pouvoir dattraction de la ville fait basculer la majorité démographique non seulement dans les pays industrialisés, puisque le Tiers-Monde détient les records: Mexico, Sao Paulo, Lagos! Les habitudes de vie, grâce à la pénétration audio-visuelle, ont tellement changé que les bergers sont en motocyclette, les chasseurs en hélicoptère et les suburbaines, suivant lexemple de Marie-Antoinette, se prélassent à lombre des redwoods. Les grands thèmes du paysage senchaînent et se répondent tout au long de la prise de possession de lespace terrestre par lhomme. Dabord, cet animal capable de réflexion est témoin de léquilibre de la nature. Puis, il est participant et partenaire des plantes et des animaux. Il en choisit quelques-uns et les soumet à la culture et à la domestication. Au cours de ses explorations, il fait des découvertes, puis des inventions qui lui permettent de fabriquer des objets utiles et échangeables. Sa propre tribu se spécialise et se socialise: la sédentarisation, déjà utile à lagriculture, conduit à la densité démographique, à lindustrie et à lurbanisation, puis à lurbanité qui repose sur le progrès et la sophistication des communications. Il nous faut donc une nouvelle approche pour rendre compte de ces mosaïques très complexes que nous avons créées, le plus souvent sans plan et sans prévision. Les États généraux qui sont convoquées aujourdhui, comme leur prototype pré-révolutionnaire, se donnent comme mission dinventorier les forces contenues dans les paysages, de les calibrer selon des critères désormais écologiques, dajuster ceux-ci à la qualité de vie des populations. La défense contre les catastrophes volcaniques et édaphiques, ou contre les animaux sauvages est presque dépassée. Mais il nous faudra toujours compter avec le dynamisme naturel et le prendre comme point de départ de nouveaux aménagements. Toute interruption du contrôle humain provoque une réponse à court, puis à long terme. Démolition, abandon, simple négligence ouvrent le champ à la nature, et les mauvaises herbes envahissent, chacune selon ses exigences et ses capacités. Il se produit une succession secondaire même en pleine ville qui pose des défis aux aménagistes. Au fait, ces herbes ne sont pas si mauvaises et nous avons intérêt à percevoir leurs messages. Lune ne vient-elle pas du Pérou, et ne peut-elle pas remplir spontanément des boîtes décoratives à Montréal? Dautres encore sont emportées par le vent ou les oiseaux dans les jardins, ou migrantes de louest en suivant les chemins de fer. Les ruines de Pompéi ne sont-elles pas envahies par lErigeron canadensis? Lart des jardins nous amène plus loin en profondeur dans limage que lhomme projette dans les espaces quil habite et quil contrôle. Il est bien connu que la rigueur géométrique et la taille sévère des Français contraste avec lapparence naturelle des jardins anglais. Et puisquil est question dhorticulture, les généticiens eux-mêmes ont répondu aux exigences esthétiques de leurs pays respectifs. La pensée sauvage (point de départ de la réflexion de Lévi-Strauss) a été soumise à des sélections très différentes. Daprès Liberty Hyde Bailey, les Anglais ont privilégié ce quils appellent la substance, les Français, la forme, alors que les Allemands se tournaient vers la couleur, et, bien entendu, les Américains recherchaient la grandeur! Dans un si brusque changement de foyer, du paysage entier quest le jardin à un de ses éléments quest la fleur, on ouvre le débat, ou plutôt léchange entre ceux qui portent leur regard sur la forêt et ceux qui se concentrent sur larbre. Les vrais amateurs, les vrais biophiles trouvent leur plus grande satisfaction justement dans ce jeu doptique dans les jardins dont les concepteurs exercent une vision mondiale dans le choix des plantes et dans la géométrie du design. Ladmirable Dictionnaire toponymique du Québec quHenri Dorion vient de nous offrir a jeté son filet sur tout notre territoire. Il donne aux paysagistes presque toutes les dimensions topographiques, biologiques, historiques et politiques qui vont servir de repère à nos analyses. Les géographies locales et régionales qui nous restent à élaborer demandent évidemment dinnombrables récoltes de données nouvelles. Mais elles attendent surtout une méthodologie multidisciplinaire, dans le sentier ouvert par Raoul Blanchard, Louis-Edmond Hamelin et Camille Laverdière. Je ne prononce pas ces trois noms pour terminer mon discours en forme de palmarès, car il me faudrait associer dune part des historiens et sociologues aux forestiers, agronomes et biologistes qui ont transgressé les frontières de leurs disciplines et ont mis en valeur le patrimoine naturel et culturel. Les écologistes, pour leur part, ont éprouvé le besoin de rejoindre les données de léconomie, de la politique et de la culture pour y discerner la puissance de levier des forces sociales dans lexploitation et lallocation des ressources naturelles et humaines. Ils ont voulu dépasser les slogans quils avaient eux-mêmes proposés: penser globalement, agir localement; promouvoir le développement durable; planifier au-delà de linterdépendance. Ces impératifs nont aucun sens si une méthodologie adéquate et un travail bien intégré ne leur donne pas une substance concrète. Cette tâche ne saurait désormais se définir quen visant son aboutissant de justice et de partage. La nouvelle éthique de lenvironnement est un plan daspiration où sachèvent littéralement tous les problèmes environnementaux, ceux quon aura classés sous létiquette de la pollution, de la pauvreté, de lesclavage. Pour rejoindre la qualité inhérente à la vie humaine, la santé, léquité et la liberté, il faut passer par la connaissance. Le défi de ces États généraux nest-il pas de harnacher cette connaissance, de faire converger vers les unités de paysage tous les moyens dont nous disposons pour les comprendre, pour les définir, pour les comparer, pour les aménager et pour y vivre?
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