Dynamique et visions du paysage québécois

Québec, 15 au 18 juin 1998

TEXTES DES CONFÉRENCES D’OUVERTURE

“Lectures de paysages: mes écosystèmes imaginaires” : Pierre Dansereau

Compagnon de l’Ordre du Canada, Grand Officier de l’Ordre nation du Québec, membre de la Société Royale du Canada, Pierre Dansereau est Docteur ès Sciences de l’Université de Genève, professeur aux universités de Montréal, du Michigan, de Columbia et du Québec à Montréal.

Les décors où se déroulent la vie et le travail de chacun de nous sont des paysages que nous avons plus ou moins bien compris et que nous nous sommes appropriés tant bien que mal.

Dans notre processus d’adaptation à chacun de ces milieux et aux changements qu’ils subissent, ne récapitulons-nous pas les interventions de ceux qui nous ont précédés? Et nos premiers contacts avec la nature ne nous marquent-ils pas pour la vie?

“Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, l’univers est égal à son vaste appétit...” disait Baudelaire.

Pour les hommes de la pré-histoire, la prise de conscience de l’environnement passait par tous les sens avant de se graver dans l’intention de soumettre la nature. Ces images premières ne s’effaceront jamais. Et, à vrai dire, la perception du milieu jouera toujours un rôle important; elle influencera tous les choix disponibles, selon qu’on est agriculteur, forestier, ingénieur, poète...

Les forces de la nature s’affirment déjà dans les grands remaniements du règne minéral: l’eau, la glace, les cendres volcaniques, le sable prennent des formes accueillantes ou menaçantes, surtout là où l’homme aura créé des badlands. La végétation, un peu partout, aura fixé les sables, pénétré les sols, englobé les atmosphères. Les animaux se seront approprié les falaise, les rivages, les marais, les forêts, la steppe, la toundra.

Or, quel moyen meilleur de prendre sa place parmi les autres vivants que de boire de l’eau, de manger des fruits, de dresser des abris de feuillage, et de fourbir des instruments de chasse et de pêche? et même d’utiliser le feu? C’est là que commence notre prise de possession de la planète.

L’alimentation fait partie de la lutte contre les rigueurs du climat et la poursuite du gibier. Elle repose sur les découvertes et sur l’aménagement des ressources et sur la sédentarisation sans laquelle la domestication et l’agriculture ne sont pas possibles. C’est alors que la marque de l’homme s’inscrit sur le paysage nourricier encore plus fortement que celle des bisons transhumants. Cela commence par la cueillette des fruits sauvages et de la sève des arbres.

Les sociétés humaines stabilisées répartissent désormais les tâches. Les artisans inventent de nouvelles techniques et produisent des objets échangeables, alors que les artistes gravent les images de leur solidarité avec les bêtes. La maîtrise de l’eau, du sol, des plantes et des animaux permettra de franchir tous les seuils, depuis la fabrication jusqu’à la manufacture et à l’usine.

L’élaboration des codes de conduite, dans des sociétés multivalentes et hiérarchisées, nécessitera une densification de l’habitat humain par des constructions de plus en plus durables. L’urbanisation et la complexification des établissements humaines entraîne l’urbanité. Les coutumes plus sophistiquées exigeront des matériaux nouveaux plus favorables à la défense contre les intempéries comme au déroulement de nouveaux comportements.

Finalement, ce seront les échanges et les communications qui domineront les espaces par leurs relais des contrôles et des commandes, par la surabondance de leurs informations, par l’efficacité de leurs messages.

Chacun de ces épisodes aura laissé sa trace sur le visage de la planète. Ce que les historiens entendent par héritage, les écologistes se joignent à eux pour demander qu’on en maintienne la présence (le témoignage) quel que soit le changement de régime: une forêt dominiale en marge d’une ville; un terrain de chasse à l’orée d’un verger; un potager familial dans la cour d’une usine; un moulin hydraulique dans un village moderne; une rangée de résidences victoriennes dans un quartier d’affaires, un réseau de rails, de ponts et de tours de contrôle posé sur la matrice urbain.

Chacun de nous porte donc dans son paysage intérieur l’image d’écosystèmes où se sont déroulés les principaux épisodes de sa vie familiale, amoureuse, professionnelle, sociale, économique et politique. C’est là le répertoire dans lequel il peut puiser pour se placer lui-même dans les divers milieux où il a vécu, et même dans les nouvelles ambiances où il est appelé à s’aventurer.

Pour bien concrétiser ce propos, je ne peux faire mieux, dans mon quatrième âge, que d’évoquer “les paysages qui m’ont marqué”, dans lesquels je me suis immergé et où j’ai trouvé l’occasion de vivre et de produire. Ces écosystèmes historiques et réels encadrement les images intérieures qui donnent sa continuité à l’échange de l’homme avec son milieu.

Comment peut-on s’approprier un paysage? D’abord d’une façon sensorielle, en s’immergeant dans l’eau (comme Darwin ne l’avait pas fait à la Terre de Feu) ou en s’exposant à la pluie, à la neige, au froid, à la chaleur; en se frottant aux troncs et aux feuillages, aux aspérités et au velouté des plantes, aux poils et plumes, aux dents et griffes des animaux. Il me semble que tous les grands naturalistes (par exemple Humboldt, Darwin et Marie-Victorin) ont connu toute leur vie ces émotions physiologiques et esthétiques. Mais cette propension physique, que Wilson appelle “biophilie”, beaucoup de personnes en sont dépourvues qui, pour autant, conservent un plaisir visuel et tactile sélectif quant aux couleurs, aux formes, au toucher, au goût, au parfum propres à divers éléments naturels. Cette forme d’expérience pourrait n’être qu’une sorte d’éveil aux qualités de la matière et un substratum à la motivation. Il y manquerait toujours la projection des connaissances et des interrogations qui ont conduit les biologistes et les géographes à percevoir à la fois “les arbres et la forêt” et à proposer des interprétations indispensables aux aménagements. Plus sensibles à l’ordre et à la fonction qu’À la matière et à la forme, elles sont plus près de la gestion que de l’appropriation. Il aura toujours fallu une convergence de ces deux mentalités. Diverses résolutions de conflit, par conséquent, laissent dans le paysage remanié les marques du pragmatisme et de la poésie.

Selon la profession, la formation, la culture, les besoins et les moyens de l’observateur, un même paysage est vus sous un angle différent. L’image intérieure du paysage (l’“inscape”) est une projection préalable à toute réalisation. Ces écosystèmes que nous portons tous en nous se nourrissent de toutes les expériences de notre vie. À mesure que se meuble la mémoire, des catégories se dégagent auxquelles nous cherchons une explication. C’est ce que Tuan appelle la “topophilie”.

C’est pour témoigner de ce passage de l’expérience au rêve, puis du retour à la réalité de participation, que je formule quelques appropriations qui ont jalonné ma carrière et ma vie, et qui m’ont amené à formuler des interprétations et des hypothèses de travail. Ma tendre enfance à Outremont se plaçait à l’orée de l’érablière du Mont Royal, dans un paysage incomplètement urbanisé: rue gravelée, pépinières, champs en friche, boisés où les fleurs sauvages, les oiseaux et les écureuils étaient abondants et où apparaissaient même des mouffettes. Année après année, je voyais les violettes, les sanguinaires, les trilles, les verges d’or, les asters fleurir à l’ombre des érables et des noyers ou dans les champs herbeux sans le secours de l’homme.

Mais la vraie révélation de la nature, ce fut Percé et la Gaspésie, la forêt résineuse dont les racines brisaient le conglomérat aux cailloux roses, les falaises abruptes aux cèdres rabougris, l’eau chantante des cataractes et des ruisseaux, le peuple libre et multicolore des passereaux, le passage furtif des marmottes et des lièvres, l’élégance des chevreuils. Mais encore plus dramatiques: les milliers d’oiseaux marins, cormorans, mouettes, goélands, marmettes, fous de Bassan volant en flèches, en plongeon, en plané, leur voracité amplement satisfaite par l’extrême abondance des poissons de mer.

Il est facile pour un enfant d’entrer dans le jeu des éléments, de participer sans le savoir au conflit de la mer et de la falaise en attendant les révélations de la géologie et de la biologie qui éclaireront ses perceptions d’un nouveau jour. Mais quelle force et quelle réalité les impressions premières ne donneront-elles pas au tableau géologique, et à la nomenclature biologique? Une carte à foyer dur, à contours fermes se superposera à la riche matrice des écosystèmes intérieurs profondément gravés.

Ce sont ceux-là qui serviront de repère au naturaliste pour la poursuite de ses recherches désormais astreintes à la rigueur scientifique. De même, il portera en lui les images de ses lectures et les tableaux qui les accompagnaient. Pour moi, la forêt, ce sera toujours Gustave Doré qui en aura rendu le mystère. N’avait-il pas fait voir la terreur de Dante et l’émerveillement de la Blondine de la comtesse de Ségur? J’aurai été soutenu dans ma démarche scientifique par ce jeu des ombres et des lumières, des textures et des sons que les artistes et les musiciens perçoivent si directement. La phytosociologie de l’érablière laurentienne, le dynamisme des forêts néo-zélandaises, la riche complexité de l’Amazonie ne m’offraient pas seulement le défi d’une stricte méthodologie, mais la persistance d’une vision globale.

“Pater meus agricola” écrivait fièrement Virgile en exergue de ses “Géorgiques”. Ces tableaux de la nature déjà dominée par l’homme je n’avais aucun mal à les ré-encadrer dans la vallée du Richelieu, à St-Antoine, terre de mes aiëux Archambault, es sur les bords du St-Laurent, à Contrecoeurs, la patrie des Dansereau.

Faire les foins, récolter le blé-d’Inde, cueillir les fraises, traire les vaches, dans un concert de poussières, d’Odeurs et de saveurs inoubliables, et respirer l’haleine de la terre labourée sont autant de subconsciences où l’étudiant en agronomie, le botaniste, le géographe se retrouveront. Les champs d’ananas, de canne à sucre et de coton, les plantations de café que j’ai cent fois traversés évoquaient mon arrière-grand-père, Pierre Dansereau, patriote réfugié d’abord en Louisiane puis au Brésil, n’avaient rien d’étrange ni d’exotique lorsque je les ai vus avec un oeil d’écologiste. Au Zaïre et au Nicaragua, c’était l’oppression colonialiste qui se substituait aux guerres civiles du Bas Canada et des États du Sud dans le contrôle des cultures.

À son tour, l’impact de l’industrie reçoit des échos de l’enfance. Mon père, Lucien Dansereau, ingénieur en chef des Travaux Publics de la région de Montréal, m’amenait parfois avec lui sur la digue de Laprairie dont il dirigeait le chantier, et plus tard à l’aéroport de St-Hubert où il avait préparé la venue du R-100, ce gros dirigeable transatlantique. Les barrages, depuis lors, des Passes Dangereuses (dans la Péribonka), à Ambuklao (aux Philippines), en Tunisie, dans le Nordeste brésilien et à la Baie-James, je devais en voir beaucoup. Je devais aussi diriger une étude multidisciplinaire sur la zone de l’aéroport de Mirabel.

Les évaluation d’impact sur les paysages industriels, le militantisme contre la pollution se placent dans la grande révolution industrielle dont Zola et Dickens, puis D. H. Lawrence, avaient exploré la misère. À l’instar des horreurs de la guerre dont Goya avait noirci ses tableaux, les “company towns” des Midlands anglais, des Appalaches américaines, de l’Estrie québécoise, de la Gaspésie et de l’Abitibi ont vomi leur fumées et déposé leurs résidus stériles.

Enfin le paysage urbain apparaît, lui aussi tout à tour splendide, confortable et sordide. La “ville tentaculaire” de Verhaeren, la suburbia impersonnelle de Humphrey Carver et de Sinclair Lewis, et tous les “cityscapes” de nombreux artistes canadiens et autres nous révèlent plus souvent le désordre que l’harmonie. Quel contraste avec ce qu Toynbee avait réuni en un volume intitulé “les cités de la destinée”, ces grandes réussites de l’imagination et de l’ingénierie.

De nos jours, le pouvoir d’attraction de la ville fait basculer la majorité démographique non seulement dans les pays industrialisés, puisque le Tiers-Monde détient les records: Mexico, Sao Paulo, Lagos! Les habitudes de vie, grâce à la pénétration audio-visuelle, ont tellement changé que les bergers sont en motocyclette, les chasseurs en hélicoptère et les suburbaines, suivant l’exemple de Marie-Antoinette, se prélassent à l’ombre des redwoods.

Les grands thèmes du paysage s’enchaînent et se répondent tout au long de la prise de possession de l’espace terrestre par l’homme. D’abord, cet animal capable de réflexion est témoin de l’équilibre de la nature. Puis, il est participant et partenaire des plantes et des animaux. Il en choisit quelques-uns et les soumet à la culture et à la domestication. Au cours de ses explorations, il fait des découvertes, puis des inventions qui lui permettent de fabriquer des objets utiles et échangeables. Sa propre tribu se spécialise et se socialise: la sédentarisation, déjà utile à l’agriculture, conduit à la densité démographique, à l’industrie et à l’urbanisation, puis à l’urbanité qui repose sur le progrès et la sophistication des communications.

Il nous faut donc une nouvelle approche pour rendre compte de ces mosaïques très complexes que nous avons créées, le plus souvent sans plan et sans prévision. Les “États généraux” qui sont convoquées aujourd’hui, comme leur prototype pré-révolutionnaire, se donnent comme mission d’inventorier les forces contenues dans les paysages, de les calibrer selon des critères désormais écologiques, d’ajuster ceux-ci à la qualité de vie des populations. La défense contre les catastrophes volcaniques et édaphiques, ou contre les animaux sauvages est presque dépassée.

Mais il nous faudra toujours compter avec le dynamisme naturel et le prendre comme point de départ de nouveaux aménagements. Toute interruption du contrôle humain provoque une réponse à court, puis à long terme. Démolition, abandon, simple négligence ouvrent le champ à la nature, et les “mauvaises herbes” envahissent, chacune selon ses exigences et ses capacités. Il se produit une succession secondaire même en pleine ville qui pose des défis aux aménagistes. Au fait, ces herbes ne sont pas si mauvaises et nous avons intérêt à percevoir leurs messages.

L’une ne vient-elle pas du Pérou, et ne peut-elle pas remplir spontanément des boîtes décoratives à Montréal? D’autres encore sont emportées par le vent ou les oiseaux dans les jardins, ou migrantes de l’ouest en suivant les chemins de fer. Les ruines de Pompéi ne sont-elles pas envahies par l’Erigeron canadensis? L’art des jardins nous amène plus loin en profondeur dans l’image que l’homme projette dans les espaces qu’il habite et qu’il contrôle. Il est bien connu que la rigueur géométrique et la taille sévère des Français contraste avec l’apparence “naturelle” des jardins anglais.

Et puisqu’il est question d’horticulture, les généticiens eux-mêmes ont répondu aux exigences esthétiques de leurs pays respectifs. La pensée sauvage (point de départ de la réflexion de Lévi-Strauss) a été soumise à des sélections très différentes. D’après Liberty Hyde Bailey, les Anglais ont privilégié ce qu’ils appellent la “substance”, les Français, la forme, alors que les Allemands se tournaient vers la couleur, et, bien entendu, les Américains recherchaient la grandeur!

Dans un si brusque changement de foyer, du paysage entier qu’est le jardin à un de ses éléments qu’est la fleur, on ouvre le débat, ou plutôt l’échange entre ceux qui portent leur regard sur la forêt et ceux qui se concentrent sur l’arbre. Les vrais amateurs, les vrais “biophiles” trouvent leur plus grande satisfaction justement dans ce jeu d’optique dans les jardins dont les concepteurs exercent une vision mondiale dans le choix des plantes et dans la géométrie du design. L’admirable Dictionnaire toponymique du Québec qu’Henri Dorion vient de nous offrir a jeté son filet sur tout notre territoire.

Il donne aux paysagistes presque toutes les dimensions topographiques, biologiques, historiques et politiques qui vont servir de repère à nos analyses. Les géographies locales et régionales qui nous restent à élaborer demandent évidemment d’innombrables récoltes de données nouvelles. Mais elles attendent surtout une méthodologie multidisciplinaire, dans le sentier ouvert par Raoul Blanchard, Louis-Edmond Hamelin et Camille Laverdière. Je ne prononce pas ces trois noms pour terminer mon discours en forme de palmarès, car il me faudrait associer d’une part des historiens et sociologues aux forestiers, agronomes et biologistes qui ont transgressé les frontières de leurs disciplines et ont mis en valeur le patrimoine naturel et culturel.

Les écologistes, pour leur part, ont éprouvé le besoin de rejoindre les données de l’économie, de la politique et de la culture pour y discerner la puissance de levier des forces sociales dans l’exploitation et l’allocation des ressources naturelles et humaines. Ils ont voulu dépasser les slogans qu’ils avaient eux-mêmes proposés: penser globalement, agir localement; promouvoir le développement durable; planifier au-delà de l’interdépendance. Ces impératifs n’ont aucun sens si une méthodologie adéquate et un travail bien intégré ne leur donne pas une substance concrète. Cette tâche ne saurait désormais se définir qu’en visant son aboutissant de justice et de partage.

La nouvelle éthique de l’environnement est un plan d’aspiration où s’achèvent littéralement tous les problèmes environnementaux, ceux qu’on aura classés sous l’étiquette de la pollution, de la pauvreté, de l’esclavage. Pour rejoindre la qualité inhérente à la vie humaine, la santé, l’équité et la liberté, il faut passer par la connaissance.

Le défi de ces États généraux n’est-il pas de harnacher cette connaissance, de faire converger vers les unités de paysage tous les moyens dont nous disposons pour les comprendre, pour les définir, pour les comparer, pour les aménager et pour y vivre?

 

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