Dynamique et visions du paysage québécois

Québec, 15 au 18 juin 1998

TEXTES DES CONFÉRENCES D’OUVERTURE

Qui Guérira mon paysage
Cyril Simard
président de la Commission des biens culturels du Québec

INTRODUCT ION

Dimanche, je suis allé à Baie-Saint-Paul et je n'ai plus reconnu le jardin de mes parents. Une partie du jardin a été vendue après le décès de ma mère. Deux jours plus tard, tout a été coupé : pommiers, pruniers, cerisiers... fougères comprises. Quelle blessure !

J'espérais me consoler en montant la Côte de Saint-Antoine qui surplombe la Baie. Hélas, mon regard s'est buté sur une nouvelle rampe de protection en béton qui me coupe abruptement la vue sur la Baie et l'Île aux Coudres. Quelle trouvaille que ce mur-là!

Puis en redescendant la Côte de Beaupré, avec panorama sur Québec, j'entrepris doucement mon calvaire sur le boulevard Sainte-Anne, désormais identifié et dénommé par nos milieux sophistiqués et branchés de strip “ expression de la joie de vivre ”. Quelle belle poutine!

Et là, je me suis souvenu de cette phrase qu'Éric Gourdeau m'avait dite, quelques années plus tôt, en parlant de patrimoine et de paysage: “Tu sais, des boulevards comme ça j'ai hâte de mourir pour ne plus en voir et il y en a partout ”. Avez-vous bien entendu ce qu'il m'a dit? Avez-vous bien entendu?

J'ai répondu à ce réputé fonctionnaire de l'État “ qu'une autre génération parviendrait sans doute à corriger ces plaies, à moins que des groupes populaires se révoltent spontanément avant pour panser les blessures ”. Et je lui promis que je profiterais d'une occasion spéciale pour passer le message, pour lancer un cri d'alarme, pour panser la blessure et tenter de guérir ce douloureux paysage. Me voici donc avec des propos qui rejoignent, n'est-ce pas, ce que l'on entend ces jours-ci: maladie, soins, guérison...

PATRIIMOINE ET PAYSAGE : DEUX ANALOGIES

Ce n'est pas à vous que j'apprendrai qu'il faut conserver le paysage et le mettre en valeur, mais je voudrais vous mettre en garde contre la menace de vouloir tout faire à la fois et d'élargir tellement la notion du paysage qu'on finit par en perdre les contours et en diluer les limites, et par voie de conséquence par banaliser les responsabilités. L'analogie entre la notion de patrimoine et de paysage est frappante à cet égard.

En patrimoine, depuis le 12e siècle, la notion d'héritage comprend la somme des biens transmis de génération en génération auxquels se sont ajoutés tous ces biens tangibles et intangibles dans de nombreux champs d'applications. Depuis 1922, au Québec, la notion de patrimoine classé par l'État est passé du simple bâtiment aux sites, et aux arrondissements historiques, véritables paysages urbains sans la dénomination.

Je crois qu'il en est ainsi pour le paysage. Depuis le 16e siècle, la notion de paysage s'est aussi élargie. Si elle désignait généralement un site champêtre puis le tableau le représentant, elle désigne pour plusieurs maintenant une partie d'un pays, tout ce que l'oeil peut percevoir dans son ensemble. C'est l'immensité, les cieux, les monts, la plaine, comme le chantait le “ credo du paysan ” des années 50, sur vieux disques 78.

Si le patrimoine peut contenir à la fois l'héritage du Trait-Carré de Charlesbourg et la recette de tourtière de nos grands-mères, le paysage peut contenir aussi les montagnes de Charlevoix et le mini-put de Sainte-Anne-de-Bellevue. Patrimoine et paysage sont donc deux notions qu'il faut mieux cerner, pour mieux contrôler, pour mieux identifier les responsables... les imputables.

En plus de l'élargissement de la notion, l'analogie entre patrimoine et paysage se poursuit quant à la conservation et à la protection.

Saviez-vous qu'en 1973, après la bataille dite des deux ligues de transmission d'électricité sur l'Île d'Orléans, la Commission des biens culturels a établi une liste non limitative d'une quarantaine de sites à protéger. Parmi ceux-ci le Mont Saint-Bruno, le Mont Saint-Hilaire, la Baie-Saint-Paul, l'lsle-aux-Grues, Cap-Trinité et la Baie-Trinité. Depuis lors, seuls Percé, Mingan et Saraguay ont été protégés. Et comment!

Pourtant nous ne manquons pas de charte, ni de loi, ni de règlements pour sauver le patrimoine... Nous manquons probablement davantage de solidarité. Car le patrimoine ne se sauvera pas s il n'est pas approprié par la base, par la racine, par les gens mêmes qui le font.

Il en est de même du paysage. Il y a donc des choix à faire, et puis des actions immédiates à entreprendre à court terme avant qu'il ne soit trop tard. Le diagnostic étant posé, il faut avec des projets mobilisateurs et fédérateurs comme on l'a dit ce matin et pas seulement microscopiques, faire appel à notre fierté et à notre imagination.

JE PROPOSE DONC TROIS SORTES DE TRAITEMENTS:

  1. Guérir par une médecine préventive appropriée. Je suggère d'abord que vous, les professionnels du paysage, entrepreniez une grande campagne de sensibilisation non seulement auprès de la population mais auprès des décideurs publics. Seuls, vous n'y arriverez pas facilement. Il faut donc mettre dans le coup des gens qui ont la même passion que vous, professionnels ou bénévoles, partenaires privés ou individus qui dans les sociétés d'histoire, les organismes du patrimoine, le milieu de l'éducation ont le goût de sauver de la mort notre environnement visuel quotidien. Lorsque les gens descendront dans la rue pour sauver un paysage, comme il le font pour un hôpital, nous aurons fait la moitié du chemin. L'amer souvenir de la coupure en deux de l'île d'Orléans en 1972, en plein arrondissement historique national, par les lignes hydroélectriques, nous a fait réagir dans le cas de Grondines... et tous ensemble nous avons évité la maladie de justesse.

  2. Guérir le paysage par une médecine douce. Dans les circonstances urgentes, il ne faut pas seulement parler, il ne faut pas seulement regarder le poulet, comme dit le proverbe, il faut le manger!

    Ainsi, Si nous voulons que toutes les classes de la société s'approprient ce paysage en péril et préservent nos acquis, il faut agir concrètement sur le terrain avec les gens et rapidement, les deux pieds dans le “ paysage ”. Il faut créer de véritables commandos locaux du paysage prêts à agir sur place comme il se fait déjà d'une manière exemplaire en certains lieux.

    Regardez ce qui se passe dans le domaine du patrimoine à Beauport, à Terrebonne, à Saint-Placide ou à Cap-Rouge par exemple. Les professionnels n'ont pas peur de travailler avec le monde, de discuter avec eux et d'élaborer ensemble des solutions qui s'adaptent à l'environnement déjà existant. Claudel a déjà dit de ceux qui ne se “ mouillent” pas qu'ils ont les mains blanches parce qu'ils n'ont pas de mains. Ce n'est pas le cas dans les exemples cités.

    Je suis bien conscient qu'il est nécessaire de parler de paradigme et de palimpseste, et qu'il est nécessaire de visiter le vaste monde, mais je crois qu'il faut encore redire le dicton “ que pour être quelqu'un il faut être quelque part ”. Et ce n'est pas nécessaire non plus qu'une recherche soit inutile pour être valable. Car Si c'est avec les mains que l'on monte au ciel, disait Pauwels, j'ai bien peur que quelques-uns restent accrochés dans les orties qu'ils n'ont pas eu le coeur d'aménager avec leur concitoyens.

  3. Enfin guérir à l'aide de la chirurgie. Quand il est trop tard, il faut malheureusement recourir à la chirurgie. C'est ce que nous sommes en train d'appliquer à Québec présentement en jetant par terre le mur de la honte, véritable plaie des années 1970. Le patient doit recevoir un véritable “remède
    de cheval ”.

    D'autres projets du genre doivent être entrepris, mais il faut frapper encore plus fort l'imagination de nos concitoyens. Il faut concentrer nos énergie dans des projets mobilisateurs où nous serons appelés à mesurer nos capacités de concertation professionnelle et notre détermination d'agir avec efficacité en ordonnant l'espace à partir du réel et avec créativité.

    Je m'avance en proposant deux projets-défis d'ici l'an 2000:

    - L'un, pour guérir les paysages du fleuve et de la côte en soignant en priorité la zone du boulevard Sainte-Anne;

    - L'autre, pour guérir les paysages urbains et rétablir l'équilibre entre l'homme et la nature en soignant en priorité (dans la région de Montréal) le boulevard Taschereau.

    Il s'agit donc d'un projet de plus de 50 kilomètres de long, le plus grand projet de guérison de l'histoire du paysage au monde, digne du livre de records Guinness.

    Sommes-nous capable d'une telle concentration d'énergie en Si peu de temps? Je le crois. À vous de décider maintenant.

CONCLUS ION

Ainsi, si nos enfants n'ont pas le temps de lire toutes les thèses du cadre de vie sur Internet, ils auront peut-être l'avantage de vivre dans des espaces plus vivables, plus humains.

Si nous sommes incapables d'agir et de guérir tout de suite, la nouvelle génération ne nous pardonnera jamais de lui avoir légué “ une poutine visuelle ”.

On a brisé mon jardin.
On a coupé ma Baie en deux.
On a saccagé les abords de mon fleuve.

Qui nous soignera?
Qui nous en guérira?

 

retour au menu principal

continuer vers Pour une synergie utile des professions

Haut