LA COLLINE PARLEMENTAIRE : UN PAYSAGE
1. PRÉAMBULE D'entrée de jeu, je crains vous décevoir puisque je ne vous révélerai pas aujourd'hui le nouveau paysage que nous aurions pu imaginer pour le parachèvement de la colline Parlementaire de Québec. Bien sûr, chacun d'entre nous peut facilement imaginer sa vision idéale de cette partie de ville ou même de la ville entière. Et cela est bon, puisque l'imagination est un puissant moteur qui nous incite à nous impliquer personnellement dans le débat de société que constitue l'élaboration des paysages québécois. Cependant, je vous assure qu'il faut être à la fois téméraire et modeste pour attaquer un tel sujet. En effet, la meilleure méthode pour arriver à édifier un paysage qui fasse consensus et dont la société puisse être fière demeure le processus itératif de négociations dans lequel chacun des acteurs peut, au moment opportun, formuler ses attentes et obtenir satisfaction. Cela est tout à fait nouveau dans l'histoire de l'urbanisme appliqué. En effet, les paysages réussis que nous admirons aujourd'hui résultent soit de la nature, soit de quelques monarques en quête de gloire ayant su s'entourer des meilleurs artistes, soit de l'équilibre entre l'action ordinaire des hommes et celle des forces de la nature sans que personne n'ait été conscient de participer à un chef-d'oeuvre. Dans les faits, le paysage voulu est un phénomène nouveau. 2. ÉTAT DE SITUATION Le 2Oe siècle a été le siècle du développement, pas toujours heureux. En effet, le Québec a subi des bouleversements qui ont déterminé son développement: la révolution industrielle, l'instruction populaire, la révolution tranquille, le rejet de la religion. Le modernisme a pris le dessus sur l'identité et l'histoire ce qui a engendré de multiples changements dans l'utilisation du territoire. La transformation du paysage entraîne souvent une brisure dans la continuité naturelle, historique et visuelle. Ainsi, les développements à la pièce ont souvent balafré notre environnement en laissant des paysages subis et non désirés. il est grand temps que le Québec se dote d'une science sur le paysage. Mais comment peut-on définir le paysage? Selon la Déclaration de Québec sur les paysages québécois, le paysage est l'expression de l'interaction entre les individus, les sociétés et leurs activités sur un territoire donné. Les paysages ont une grande valeur aux yeux du public. En effet, la qualité de vie et le sentiment d'appartenance sont souvent dépendants du paysage. La perception de ces paysages est différente d'un individu à l'autre, car elle s'appuie sur la culture et l'expérience de chacun. Pour en arriver à une science du paysage, il faut d'abord reconnaître que le paysage est une ressource collective importante et se donner mission de le protéger, de le bonifier, de le réhabiliter tout en tenant compte des volontés de la population. De plus, il doit être établi que le paysage concerne l'ensemble des actes professionnels. Par conséquent, le paysage doit constituer un lieu de rassemblement entre disciplines. Dans le contexte d'un développement durable, une place plus importante doit donc être donnée à la dimension paysage. Depuis des années, on sent un intérêt généralisé pour ce sujet. Plusieurs disciplines s 'intéressent à la notion de paysage, chacune de leur côté. Dès 1962, l'UNESCO avait d'ailleurs produit ses Recommandations concernant la sauvegarde de la beauté et du caractère des paysages et des sites . On y traite de la sauvegarde du paysage, autant dans les sites naturels que dans ceux dont la formation est l'oeuvre de l'homme. Les mesures proposées devront être préventives, correctives et concerner l'ensemble du territoire. Elles pourront s'exprimer par un contrôle des travaux susceptibles de porter atteinte au paysage. On y suggère aussi l'éducation du public face à cette réalité, de même que l'instauration de zones classées comme paysage exceptionnel. Au Québec, les efforts des gouvernements et des professionnels ont engendré quatre lois, soit la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme, la Loi sur la protection du territoire agricole, la Loi sur l'environnement et la Loi sur les biens culturels. Chacune de ces lois renferme une dimension paysagère.
Dans ces lois, le paysage est généralement géré de façon normative. Mais du fait que les paysages s'appuient sur la perception et le vécu, ils gagneraient à être administrés en tenant compte d'autres facteurs que ceux à caractère économique, fonctionnel et normatif, sous peine de perdre leur intégrité, leur diversité et leur identité. Comme le dit monsieur Georges Bertrand, ... il faut rejeter la méthodologie classique de chaque discipline, car l'étude du paysage exige une compréhension de l'interaction de l'ensemble de ces disciplines, ce qui est forcément complexe puisque le paysage est un système. En effet, le paysage est à la fois social et naturel, subjectif et objectif, spatial et temporel, matériel et symbolique ... Le paysage tient de la forme, de la structure et de la fonction dans sa dimension physique, mais aussi de la culture, de la perception et de la représentation dans son espace immatériel . 3. DE LA MÉTHODE Pour mettre au point une science du paysage, il faut, comme le disait Louis-Edmond Hamelin, commencer par développer un langage commun à tous qui décrive le paysage. En effet, un mot comme environnement peut prendre des définitions sensiblement différentes du fait que l'on soit écologiste, urbaniste, architecte, économiste, etc. Ce langage doit être compris par l'ensemble des professionnels de même que par la population qui sera appelée à s'impliquer dans la gestion des paysages. Il serait aussi nécessaire de produire un macro-inventaire des paysages de l'ensemble du territoire comme avait commencé de le faire Hydro-Québec. Cette base de références paysagères serait profitable pour la bonne mise en oeuvre des développements et projets futurs. il serait possible de comparer les projets entre eux afin de constater quelles ont été les bonnes et les mauvaises interventions, dans le but d'éviter que ne se reproduisent des projets qui dévisagent le paysage. Représentant le paysage québécois selon différentes échelles d'analyses, ce macro-inventaire engloberait des sites tant à l'échelle régionale et locale qu'à l'échelle humaine de ceux qui perçoivent le paysage.
4 4. L'EXPERTISE Afin de compenser la propension naturelle et compréhensible des gestionnaires à réaliser des projets concrets à court terme pour témoigner de leurs performances réelles, la Commission et ses partenaires n'ont pas hésité à recruter un groupe d'experts indépendants pour valider leurs orientations et leurs choix. il est éminemment préférable d'obtenir des critiques en amont des actions plutôt qu'en aval. Enfin, pour s'assurer d'un renouvellement constant de l'imagination créatrice, les universités Laval et de Montréal ont accepté de mettre plusieurs équipes pluridisciplinaires au travail en retour d'une collaboration de la CCNQ pour l'information de base et le suivi critique et pédagogique des travaux. Une exposition commentée des résultats obtenus sera tenue aux locaux de la CCNQ afin que tous les professionnels partenaires de la Commission puissent s'en inspirer. Le projet urbain, en plus de correspondre aux grandes valeurs nationales et internationales qui inspirent la pratique contemporaine de l'urbanisme, doit aussi avoir un sens pour ceux qui le réaliseront et l'habiteront au cours des prochaines décennies, c'est-à-dire les jeunes.
5. VERS UN PROJET PAYSAGE QUÉBÉCOIS À LA FOIS AUTHENTIQUE ET EXPORTABLE Combien de fois avons-nous tous répété qu'un paysage culturel réussi témoigne de la juste hauteur de la civilisation qui le porte. Un paysage urbain et culturel qui, dans le cas qui nous préoccupe ici, saura composer avec les forces de la nature et l'intégration du monde végétal dans une ville d'hiver. Voilà notre objectif avoué et nous avons confiance de le faire avancer très sérieusement en nous appuyant notamment sur les meilleures compétences professionnelles et créatrices et sur un processus éprouvé de négociations, d'échanges et d'idéation qui fera appel à nos partenaires et aux publics concernés. Les plus grands dangers qui nous menacent dans une telle démarche demeurent l'inévitable tentation des luttes de pouvoir des uns sur les autres ou, à l'opposé, les interminables palabres en attendant le consensus parfois impossible. Nous en sommes conscients, mais nous croyons sincèrement que notre démarche constitue la meilleure protection contre de tels excès regrettables et coûteux. Nous vous invitons aujourd'hui à suivre notre démarche, à examiner ses forces et ses faiblesses, à nous aider à réussir le parachèvement de la colline Parlementaire en un paysage urbain qui témoigne correctement des vraies valeurs de notre communauté en cette fin du 2Oe siècle. 6. CONCLUSION - POUR LA SUITE DES CHOSES : L'ENTENTE DE COLLABORATION Nous souhaitons enfin conclure à brève échéance une entente entre la Commission de la capitale nationale du Québec et la Corporation des états généraux du paysage québécois. Nous cherchons ainsi à procurer au monde inter-professionnel québécois une occasion unique de participer à la naissance de la nouvelle science des paysages voulus, non subis, qui présidera désormais, espérons-le, à l'évolution de notre cadre bâti et de notre environnement global. Cette première entente vous permettrait d'avoir, par l'étude de cas, un poste privilégié d'observation et d'intervention au niveau des concepts généraux, de la méthodologie et des résultats observables. Ensemble, tous ensemble, nous avons plus de chance de réussir. C'est là notre conviction profonde. BIBLIOGRAPHIE AGENCE D'URBANISME DE L'AGGLOMÉRATION MARSEILLMSE, Loi paysage, 1994 L'aménagement et l'urbanisme sous la Loi 250, Charte du Vermont, chapitre 151 AMÉNAGISTES RÉGIONAUX DE L'OUTAOUAIS, La gestion d'un paysage régional l'exemple de l'Outaouais fluvial, Revue québécoise d'urbanisme, pp. 6-7, vol. 15, n0 2, mai 1995 ARENPT RANDALL, Rural by design, Ed. American planning association Chicago 1994 BERTRAND GEORGES, Le paysage entre la Nature et la Société, Toulouse, 1978 LE COMITE INTERNATIONAL DES JARDINS HISTORIQUES ICOMOS-IFLA, Jardins historiques la Charte de Florence, Florence, décembre 1982 G. DOMOND, J.FALARDEAU Méthodes et réalisation de l'écologie du paysage pour l'aménagement du territoire, Ed. Polyscience publication Inc. ,Morin-Height 1995 LES ÉTATS GÉNÉRAUX DU PAYSAGE QUÉBÉCOIS, Dynamique et visions du paysage québécois, Québec, 1995 LES ÉTATS GÉNÉRAUX DU PAYSAGE QUÉBÉCOIS, Proposition de suivi. Québec, octobre 1995 GÉOGRAPHES, Les paysages québécois, n0 7, Sainte-Foy, décembre 1995 GENEST, É., Le paysage québécois, Revue québécoise d'urbanisme, mai 1995 HYDRO-QUÉBEC, Étude de préfaisabilité d'un macro-inventaire des paysages québécois; Les Etats généraux sur la paysage québécois, 1995 MICHEL LABRECQUE, Pratique écologique en paysage urbain Réalisations actuelles et nouvelles idées; Cahier des conférences, Séminaire de formation continue organisé par lécole d'architecture de paysage, Montréal, 1996 MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DES COMMUNICATIONS - MINISTÈRE DE L'ENVIRONNEMENT ET DE LA FAUNE, Un héritage à préserver et à transmettre: Recueil de renseignements vulgarisés sur le patrimoine, juillet 1996 L'ORDRE DES URBANISTES DU QUEBEC Urgence Saguenay... Pour une renaissance réussie, Québec, octobre 1996 ORGANISATION DES NATIONS UNIES POUR L'ÉDUCATION, LA SCIENCE ET LA CULTURE, Recommandation concernant la sauvegarde de la beauté et du caractère des paysages et des sites Paris, décembre 1962 UNION DES MUNICIPALITÉS DU QUÉBEC, La qualité de cadre urbain... L'analyse de l'évolution de LAU, URBA, Vol. 16, n0 2, mars 1995 ROGER ALAIN La théorie du paysage en France 1974-1994, Ed. Champ Vallon Eyssel 1995 ROYAL SEGOLÈNE Pays paysans paysage - La réconciliation est-elle possible? Ed. Robert Laffont, Paris 1993 SERVICE DE LA PLANIFICATION, Les Ateliers de prospective, pour explorer l'avenir, Les paysages des quartiers de Québec, Québec 1996 SIMARD CYRIL, Qui guérira mon paysage SOCIÉTÈ CANADIENNE D'ÉCOLOGIE ET D'AMÉNAGEMENT DU PAYSAGE; Congrès national Workshop, Méthode et réalisations de l'écologie du paysage pour l'aménagement du territoire, Sainte-Foy, 1994t/font> TRAMES, Le projet de paysage au Québec, Revue de l'aménagement n0 9, Montréal 1993 |