Le paysage derrière le paysage Vincent GERARDIN
et Jean-Pierre DUCRUC Pour que le paysage soit objet d'étude, il faut pouvoir le définir. Est-ce possible ? Y a-t-il une définition unique du paysage qui satisfasse tous les points de vue ? En outre, y a-t-il un vocabulaire bien défini et généralement accepté ? Pour limiter la discussion autour du but poursuivi dans cette journée de réflexion, nous retenons quatre définitions courantes du paysage auxquelles sont associés concepts et méthodologies particuliers :
Nous les passerons rapidement en revue pour voir qu'ils sont intimement liés par une base commune, le paysage fondamental, autrement dit le paysage derrière le paysage . 1. La nature du paysage Pour définir les quatre types de paysages, nous nous sommes référés aux écrits de Genest et Moisan (1995); Grandgirard et Schaller (1995), Rowe (1993), Morin (1996), Tansley (1935) et nous avons pris à Teilhard de Chardin (1995) sa noosphère. 1.1 Le paysage visible ou culturel ou symbolique Le paysage est bien évidemment entendu par la majorité des gens comme le résultat d'une perception sensorielle (vue, ouïe, odorat) individuelle, unique, d'un espace géographique délimité par le champ de vision. Selon cette définition, le paysage n'existe pas sans observateur et il y a autant de paysages en un même point de vue qu'il y a d'observateurs, chacun d'eux étant doué de caractéristiques physiologiques propres et marqué par une sensibilité affective et une culture distinctes. Ce concept du paysage est celui du paysage visible. Il ne sera pas de notre propos. 1.2 Le paysage perceptible (paysage construit ou bâti et paysage naturel ou sauvage) Le paysage perceptible couvre la surface de la planète. Il constitue un très mince film coincé entre la surface minérale du sol et la cime des plus hauts arbres en milieu naturel ou des plus hauts édifices humains en milieu bâti. Ce paysage n'a généralement qu'une dimension spatiale horizontale et une dimension temporelle. En milieu sauvage, son caractère lui est donné par la végétation spontanée. En milieu habité - villes, campagnes, forêts aménagées - son caractère lui est conféré par l'organisation et la diversité des aménagements humains. Quoique cette idée du paysage sous-entende que cette organisation de l'espace est dépendante de facteurs écologiques sous-jacents, dans la pratique, elle ne reconnaît que rarement la nécessité d'y faire appel. Il a bien une dimension visuelle, mais il existe sans observateur. Il a surtout une dimension fonctionnelle dépendante de sa nature et de sa structure et de facteurs écologiques de base. 1.3 Le paysage fondamental (caché) Le paysage fondamental est constitué des seuls éléments physiques du milieu-support de la vie, de la biosphère. C'est le géosystème qui impose formes, lignes, plans et masses aux paysages visibles et perceptibles et contrôle flore, faune et productivité. La dynamique, l'évolution future des paysages, est contrôlée, en amont, par des lois - écologiques - inhérentes au milieu-support. C'est ce paysage fondamental qui guide et contraint les interventions humaines sur le territoire et qui in fine les sanctionne. C'est le paysage derrière le paysage. Il est la structure, la charpente de la maison qui confère formes et volumes et fonctionnement lesquels sous-tendent des usages. 1.4 Le paysage intégral (concret) Selon cette définition du paysage, chaque portion de territoire est un système écologique résultant des interactions et des échanges entre un milieu physique, milieu-support (paysage fondamental), et les éléments biologiques qui le colonisent - peuplements floristiques, fauniques et humains - (paysage perceptible). Le paysage est ici compris comme espace géographique composé d'éléments ponctuels, linéaires et aréolaires en interaction, organisés en niveaux hiérarchiques. Chaque niveau d'organisation spatiale et écologique, formé d'éléments plus petits, possède des qualités émergentes tout en étant lui-même élément d'un ensemble plus vaste. C'est une conception multifactorielle du paysage (atmosphère, hydrosphère, lithosphère, biosphère et noosphère ) et multiscalaire (de la planète à la mare à grenouille). Ces paysages sont de véritables écosystèmes dans le sens premier proposé par Tansley et très concrètement traduit par Rowe comme ... chunks of Earth space of all sizes, forming a nested hierarchy from the Ecosphere and its major subdivisions to smaller waterscapes and landscapes, named on a descending size scale such as ecozones, ecoregions, ecodistricts, etc., down to local air-landform-soil, organism volumes. Each unit is a total chunk of terrain, a landscape large or small, and each is in intimate or dependent contact with the larger surrounding landscape of which it is a part. . Ainsi, ces systèmes sont organisés dans une hiérarchie descendante et peuvent être appréhendés à de multiples échelles. C'est le domaine de l'écologie du paysage, nouvelle science qui plonge ses racines dans les sciences naturelles et les sciences humaines en général (géographie, géologie, biologie, sociologie, ...) et étale ses branches dans tous les secteurs de l'aménagement du territoire. Ces quatre versions du paysage ne sont pas contradictoires. Elles sont logiquement associées par le schéma écosystémique (figure 1 25k) qui nous rappelle qu'il y a toujours un paysage derrière le paysage dont on doit tenter de connaître la nature et de comprendre le fonctionnement pour atteindre un développement soutenable du vaisseau terre. 2. L'étude du paysage 2.1 Paysage fondamental et écosystème L'étude du paysage s'intéresse à l'une ou l'autre des quatre catégories présentées ci-dessus. L'aménagement du territoire et la gestion des ressources sont généralement la finalité de ces études. Aménagement et gestion sont dépendants du fonctionnement écologique des unités territoriales. Rares cependant sont les situations ou les variables écologiques sont intégrées dans le processus décisionnel. Occasionnellement, on tiendra compte des aspects visuels d'un aménagement, ou de la sauvegarde de certains éléments biologiques rares ou encore du maintien de la structure du paysage perceptible (corridors, îlots, surfaces minimales). Beaucoup plus rarement, verra-t-on des principes d'aménagement ou de gestion respectueux de la nature physique du milieu (géologie, topographie, sols, ...) et encore moins de sa nature écologique intégrale. Ou alors, règle générale, réduiton les écosystèmes à leur plus simple expression. La gestion intégrée des ressources forestières et la gestion par bassin versant sont deux illustrations de cette vision étroite. Dans le premier cas, l'écosystème est ramené à une physionomie forestière alors que dans l'autre, les écosystèmes du bassin versant se limitent à peu près à un corridor, écologiquement anonyme, d'une vingtaine de mètres de part et d'autre de la rivière. Il n'est pourtant plus nécessaire de démontrer l'importance du milieu-support pour la productivité ou la conservation des sols, pour la protection des nappes souterraines ou pour le maintien des activités génératrices de paysages visibles. Sans aborder la complexité des études écosystémiques, nous voulons montrer par des exemples simples qu'une bonne compréhension du paysage fondamental, soit la nature, la variabilité et la répartition spatiale des éléments physiques du milieu-support, est la base même d'une connaissance écologique directement traduisible en aménagement du territoire. Prenons le bassin hydrographique de la rivière Saint-Charles (région de Québec) pour illustrer nos propos. 2.2 Les paysages fondamentaux du bassin versant de la rivière Saint-Charles Une bonne compréhension du paysage nécessite d'abord une vision macroscopique, globale, telle que peut l'offrir, par exemple, une image satellitale ou un modèle topographique à petite échelle. Sur la figure 2 (32k), on distingue clairement deux grandes unités territoriales. Pour l'une, le relief est peu accentué quand pour l'autre, il est marqué par une succession de collines de plus en plus hautes du sud au nord, disséquées par un réseau hydrographique net. Toujours sur une base topographique, on peut discerner des sous-ensembles dans chacune de ces unités premières (figure 3 33k). On distingue facilement dans la région B2, la colline de Québec (1), la dépression de Limoilou (2) et la terrasse de Charlesbourg (3). Dans la région C8, la densité des collines, les pentes et les dénivelés augmentent du sud vers le nord et permettent de reconnaître au moins quatre grands sous-ensembles (B, E, F, G). La distinction de ces deux niveaux de perception ne fait appel à aucune information sur l'occupation du sol, sur le couvert végétal ou à quelque autre élément de surface. Pourtant, on ne peut s'empêcher de penser que ces unités cartographiques se distingueront aussi par ces éléments moins stables du paysage. Ainsi, la colline de Québec est-elle caractérisée par un milieu urbain dense, la dépression de Limoilou par un complexe industriel-résidentiel, le sous-ensemble A par un développement résidentiel ouvert de banlieue grugeant les dernières terres agricoles et le sous-ensemble C par la forêt, piquée ici et là de stations de ski et de petits villages. Ces unités morphologiques suggèrent donc des utilisations virtuelles qui nous rapprochent du paysage bâti, du paysage visible, du paysage construit et naturel et donc du paysage intégral. Poursuivons notre descente en visant le district B. De nouvelles unités apparaissent (figure 4 30k) : collines (1), coteaux (2), terrasses (3), fonds de vallée (4), chacunes avec leurs caractéristiques géomorphologiques, hydrologiques et écologiques propres (tableau 1 27k). Nous pouvons ainsi descendre de paliers en paliers jusqu'à un niveau élémentaire. Par exemple, le fond de vallée de la haute Saint-Charles (unité 4, figure 4 30k) présente une grande diversité d'écosystèmes qui sont autant de paysages (figure 5 24k) : frênaies à onoclée sur terrasses alluviales (1), basses saulaies marécageuses dans les méandres comblés (2) ou végétation aquatique dans les bras morts (3). Toutes les illustrations des paysages fondamentaux que nous avons présentées, de la région naturelle distinguée à très petite échelle (1:1 000 000) à l'écosystème élémentaire cartographié à très grande échelle (1:5 000), ne sont appuyées que sur des paramètres topographiques et morphologiques : des formes de terrains plus ou moins complexes. Cela ne doit pas étonner car la topographie est à la fois la résultante de grands phénomènes géologiques et climatiques et le facteur de contrôle de variables écologiques importantes : circulation de l'eau dans les sols, modification des régimes climatiques, érosion, sédimentation, colluvionnement, etc. Un découpage cartographique des écosystèmes basé sur la topographie est donc tout à fait logique pour tous les niveaux de perception, du global au local. Mais, cette régionalisation est insuffisante si elle n'influence pas une description détaillée des facteurs du milieu. C'est la connaissance des types de milieux composant les unités cartographiques qui permet d'en comprendre et d'en interpréter le fonctionnement. Cette connaissance porte sur la nature du milieu-support (climat, géologie, géomorphologie, sol) et des éléments biologiques (flore, groupement végétal, dynamique) et sur les liens écologiques qui les réunissent. Elle aboutit à une typologie écologique des milieux associés à un espace géographique structurant. L'interprétation du contenant et du contenu des espaces géographiques cartographiés va permettre d'évaluer les aptitudes et de prévoir les impacts des activités humaines sur les paysages. 3. L'interprétation du paysage La finalité de la cartographie et de la description des unités fondamentales du paysage est l'aménagement du territoire. Il faut donc traduire ces cartographies et typologies en termes appropriés aux exigences d'une gestion du territoire soucieuse de la pérennité des multiples capacités de support (agronomique, forestière, environnementale, culturelle) des milieux. Ces cartographies à diverses échelles des paysages sont des cadres écologiques de référence. Elles intègrent, dans des contours uniques, les variables déterminantes des capacités de support. Elle permettent ainsi une évaluation globale des potentialités, des fragilités et des contraintes que présente chaque portion du territoire. Ces évaluations s'abordent en confrontant la valeur intrinsèque d'un paysage fondamental avec les exigences d'une utilisation particulière. Les unités de paysage peuvent alors être classées en aptitude, potentiel et vulnérabilité. Ces classes se rapportent à la production agricole ou forestière, à l'aptitude à l'urbanisation, à la vulnérabilité des eaux souterraines, à l'attrait du paysage ou à la capacité d'absorption visuelle (figure 6). Par la suite, l'état actuel ou prévisible du milieu peut être comparé à l'état potentiel. Cette analyse combinée des atouts et handicaps du paysage fondamental et de l'état actuel du paysage perceptible, est à la base des simulations, des mises en scène réalistes de la capacité des paysages à recevoir sans dégradation néfaste, tel ou tel aménagement. 4. L'aménagement du paysage L'étape scientifique de l'analyse du paysage a pour objet de comprendre et de décrire sa variabilité et comme résultat la production de documents thématiques au service de l'aménagiste et du décideur. L'aménagiste du territoire et le gestionnaire des ressources sont cependant souvent dépassés par la multiplicité et la complexité de ces documents thématiques auxquels s'ajoute la grande complexité des paramètres socio-économiques. Un effort supplémentaire de synthèse est donc nécessaire. Puisque la nature impose à l'homme un cadre dont il est difficile de s'éloigner sans risquer des rappels à l'ordre qui peuvent être brutaux, y a-t-il des niveaux de perception de l'espace qui puissent constituer un cadre de référence commun aux multiples vocations du territoire et aux paramètres socio-économiques propres à l'habitat humain ? Effectivement, la cartographie des paysages fondamentaux , à des niveaux de perception intermédiaires, semble propice à la recherche d'unités d'aménagement qui intègrent dans un même espace géographique, écologie et socio-économie. Nous avons tenté une telle démarche et les résultats préliminaires sont prometteurs (tableau 2 16k et figure 7 21k). Conclusion Nous avons proposé que derrière le paysage que nous percevons par nos sens, demeure en permanence, même après que l'homme y ait laissé son empreinte, un autre paysage, une autre structure très forte qui le contrôle. Cette structure de contrôle est formée des éléments stables et permanents de l'écosystème : climat, géologie, hydrologie, topographie. De manière peut-être surprenante, la topographie se révèle être l'élément intégrateur par excellence de l'organisation et de la nature des écosystèmes. De la topographie, on analyse la géomorphologie, la formation des sols, la circulation de l'eau et de l'air, variables actives des écosystèmes. De ces variables actives découlent des aptitudes et des fragilités. Des outils très sophistiqués et accessibles (système d'information géographique (SIG), analyse d'image, systèmes intégrés d'aide à la décision (SIAD))ne permettent plus d'ignorer aujourd'hui la dimension écologique globale de l'aménagement des paysages. On ne peut plus négliger le déterminisme des variables écologiques fondamentales sur la productivité agricole et forestière, la capacité de support des sols et des nappes d'eau souterraines, la sensibilité des milieux à l'urbanisation ou au tourisme de masse. La nature ne doit plus systématiquement se plier au bon vouloir de l'homme, fut-il architecte du paysage. De toute manière, elle sait réagir et si nous ne payons pas nous-même le prix de nos mauvais aménagements (développements urbains en milieu fragile, productions agricoles non adaptées aux sols, paysages forestiers massacrés, ...) nos descendants devront le faire. Les territoires que nous aménageons ne se caractérisent pas seulement par la densité des réseaux, le morcellement des habitats ou par les mathématiques fractales. Il y a derrière tout cet héritage de l'occupation humaine des lois beaucoup plus anciennes et immuables qui continueront d'engendrer ces paysages aimables ou détestables que nous traversons aveugles, blasés ou éblouis. TRAVAUX CONSULTÉS GENEST, E. et G. MOISAN, 1995. La méthode du paysage pour les projets de lignes et de postes d'Hydro-Québec. In : Domon et Falardeau (eds), 1995 : Méthodes et réalisations de l'écologie du paysage pour l'aménagement du territoire. Polyscience publications inc., Morin Heights, Canada : 101-110. GERARDIN, V. et J.P. DUCRUC, 1996. A reference framework for the integrated ecological management of the Saint-Charles watershed, Québec, Canada. Proc. 2nd Int. Symp. on habitat hydraulics, Québec, June 1996, Leclerc et al. (eds), INRS-Eau, vol. A : 643-652. GRANDGIRARD, V. et I. SCHALER, 1995. Espace et paysage, deux concepts-clé de l'approche géographique. UKPIK 10 : 25-37 MORIN. E., 1996. Pour une réforme de la pensée. Le Courrier de l'Unesco, février 1996 : 10-14. ROWE, S., 1993. Eco-diversity, the key to biodiversity. In A protected areas gap analysis methodology : planning for the conservation of biodiersity . World Wildlife Fund Canada : 2-9. TANSLEY, A.G., 1935. The use and abuse of vegetational concepts and terms. Ecology 47 : 733-745. TEILHARD DE CHARDIN, P., 1995. Le phénomène humain. Édition du Seuil. |