REPRÉSENTATIONS DE LA NATURE ET PAYSAGE URBAIN: L'EXEMPLE DU CONCEPT D'ÉCOSYSTÈME APPLIQUÉ À LA VILLE Gilles
SÉNÉCAL Les représentations de la nature se modifient en géographie avec l'émergence de la problématique environnementale et l'intégration des approches écologiques au corpus disciplinaire. C'est d'autant plus vrai que le recours au concept d'écosystème est désormais porteur d'un renouvellement disciplinaire, dont les tenants et les aboutissants, certes hérités de courants anciens, repris directement des sciences biologiques, ou par analogie dans une optique d'écologie urbaine, concourent à l'émergence de nouveau modèle en études urbaines. Incidemment, cela prend la forme d'une tentative de réconciliation entre la géographie physique et la géographie humaine. D'un coté, depuis les années cinquante, dans le contexte nord-américain, les approches écologiques de la ville partent de l'idée que l'on peut représenter la ville comme un lac ou une forêt, selon les échanges d'énergie et matière (Lynch, 1981, cité dans Canada 1991, p. xx). De l'autre côté, on continue I'exploration de la structure écologique de la ville en partant des trois statuts de l'écologie factorielle (ethnique, socio-économique et familial). Mais, de part et d'autre, on essaie de considérer des aspects environnementaux, compris au sens large, incluant des dimensions naturelles et sociales. Les écosystèmes urbains: une question d'approches Il n'y a pas d'approche unique au concept d'écosystème. Généralement, celui-ci désigne un modèle de prise en compte des facteurs écologiques, dans une perspective globale et suivant une approche cybernétique (Golley, 1993). En anthropologie, l'écosystème est souvent synonyme d'aire culturelle, décrit comme un agrégat d'éléments statiques (des artefacts) et dynamiques selon un système interactif par lequel les groupes humains s'ajustent et s'adaptent afin d'optimiser l'utilisation des ressources et de réguler le fonctionnement général de l'organisation sociale (Moran, 1992). Cela ne va pas sans susciter des problèmes d'ordre théorique, notamment l'analogie organisciste qui recèle bien des limites. L'objet de la critique porte principalement sur une sorte de déterminisme latent qui fait en sorte que l'adaptation des groupes sociaux à l'environnement découle de l'efficience énergétique; en d'autres termes, le présupposé voulant le développement des groupes humains dépend directement de l'accès aux ressources (l'énergie) minimise l'accès aux informations et le développement de savoirs comme facteur de développement. En géographie, dans le sillage de l'École de Chicago, on insiste sur les faits de communauté, leur structure d'occupation et de distribution, établissant un rapport entre la morphologie sociale et le modèle écologique de la ville. Par ailleurs, le concept d'écosystème, adapté à l'étude de la ville, permet la mesure des flux d'échange de matière et d'énergie. Il est alors comptable du cyclage des ressources et d'énergie à travers les différents niveaux trophiques (Dansereau, 1987). Dans la même veine, l'écosystème urbs de Duvigneaud (1980) comprend une nature socialisée dans laquelle les forces sociales agissent sur les écosystèmes de manière à maximiser les échanges, minimiser l'effort et optimiser la productivité. On parie donc, dit plus simplement, du partage des biens de l'environnement. L'exploitation du milieu et l'occupation du sol devraient d'ailleurs refléter cette optimisation des ressources, selon un partage toujours inégal entre les différentes populations, mais menant à la réalisation des potentiels écosystémiques. Depuis les premières études sur la qualité de vie, les facteurs environnementaux participaient à caractériser les espaces urbains. Par contre les premières études d'écologie factorielle, dont celle plus que pionnière de Murdie sur Toronto (Murdie, 1969), ne prenait pas en compte l'espace physique. Il n'est pas sans une certaine ironie de constater que lorsque la Société Canadienne d'Hypothèque et de Logement (SCHL), cette société publique du gouvernement fédérale chargée des questions urbaines, voulut développer un modèle de qualité de vie en milieu urbain, elle en confia le mandat à Robert Murdie. Son modèle (Murdie et aI., 1992) insiste sur l'idée d'environnement sain et pose le principe de la qualité de vie comme le centre d'une lecture écologique des environnements bâtis. L'écosystème urbain y est caractérisé par les conditions de vie: la qualité de l'air, de l'eau, des habitations, le niveau de pollution par le bruit, les réseaux d'assistance, la densité de la population, le travail, les distances à parcourir, les aspects culturels riches de créativité et d'expérience. Il privilégie l'échelle de la communauté locale, où l'accès aux lieux de travail et de service et les capacités d'échange sont optimaux. Ainsi, le modèle de transcende de beaucoup le cadre écologique traditionnel. En revanche, il faut reconnaître que bien des aspects constitutifs de l'environnement ne participent pas au modèle, en raison surtout de l'absence de données sur le milieu naturel. La ville écologique est-elle verte? Deux voies s'ouvrent vers la compréhension de la ville écologique. La première se targue d'une approche globale, dirions-nous holistique, présentée souvent comme la théorie de l'écocité (Ecocity, In Canfield et aI., 1990). Elle propose d'introduire l'agriculture et la foresterie en ville, de conserver les écosystèmes naturels et de reverdir les sites minéralisés. Cela rend possible l'accomplissement du rituel de retour à la nature (Jordan, 1990). Cette représentation utopique se prolonge dans l'intention de parvenir à un niveau d'autosuffisance en matière d'énergie et de production alimentaire. Le thème de l'agriculture urbaine, repris par les tenants du développement durable, est justement avancé comme un moyen de parvenir à l'autosuffisance (Mitlin et Satterhwaite, 1994). Cette idée de la ville n'est pas sans surprendre, car on y imagine les citadins cultiver le sol pour répondre à leurs besoins, produire leur propre énergie et aménager des forêts; pour finalement s'enfoncer dans une sorte d'anti-urbanisme. La conclusion est de voir la ville comme une sorte de cancer gaïen , pour reprendre l'expression de David Suzuki, ce héros médiatique de l'écologie au Canada anglais (cité In Royal Commission of the Future of the Toronto Waterfront, 1991, p. xix). La deuxième voie cherche moins à proposer un modèle urbain idéal, qu'à saisir plutôt la ville comme un objet naturel. A tout le moins, il est possible de saisir les phénomènes et processus naturels qui se déroulent dans la ville (Hough, 1984). Le terme d'écosystème urbain n'est pas fortuit, puisqu'il désigne la circulation et l'échange de matière, les flux physiques et leurs impacts sociaux, comme leurs effets sur la santé ou les comportements. On cherche alors à mesurer et à quantifier les flux, en insistant sur les inputs en termes de ressources et les outputs en termes de produits et de déchets. L'écosystème urbain ressemble alors à une machine à consommer, transformer, produire, jeter et brûler de la matière. Le noeud de l'approche écosystémiste est le bilan énergétique qui mesure les interactions entre les éléments naturels et artificiels, en termes de partage des bénéfices qui résultent de l'exploitation des ressources et de la transformation des milieux. On veut comprendre la ville verte, ou l'écocité, en évaluant la présence du vert en termes de potentiels et de capacité productive, afin de répondre tant à l'autosuffisance tant recherchée par les tenants du développement durable qu'à sa capacité d'agir sur le bilan écologique. Finalement, on recycle les méthodes d'évaluation habituelles, coûts - bénéfices, pour comprendre l'écosystème urbain dans une logique économiste et productiviste. En suivant cette logique, le vert, l'arbre, la communauté végétale, réduits à des éléments de l'écosystème, sont évalués à la lumière du concept du capital-environnement, c'est-à-dire de leur productivité. La région naturelle : l'éternel retour? Le point de départ de l'analyse écosystémique situe la région naturelle, ou la biorégion pour reprendre l'expression utilisée à Toronto (Royal Commission of the Future of the Toronto Waterfront, 1991), comme échelle de pertinence. La ville participe ainsi à un grand ensemble naturel dans lequel se déroulent, par exemple, les cycles de l'eau ou de la succession végétale. L'aménagement des villes passe par une approche intégrée et planificatrice, par la gestion des ressources à l'échelle des bassins versants ou des grandes unités physiographiques, pour le maintien des potentiels et le respect de la biodiversité. De là, la structure de gestion du territoire proposée repose sur le concept de planification écosystémique, en d'autres termes l'unité d'intervention n'est plus la ville ou l'agglomération urbaine, mais bien l'unité physiographique ou naturelle (Tomalty et aI., 1994). Un deuxième point apparaît important. C'est la volonté de restaurer Ou de concevoir des paysages dits écologiques (Hough, Stansbury and Michalski Limited, 1990). Concrètement, il s'agit de rétablir la succession écologique, régénérer les milieux végétaux (espèces, communautés, écosystèmes), de façon à réengager les processus naturels. De là, même en pleine ville, l'objectif est d'arriver à un stade proche de la vie sauvage (urban wildlife). Plus encore, on accorde une importance nouvelle à une nature a proprement urbaine, celle de la friche (urban wilderness). Bois, milieux humides, littoraux, marais, prairies apparaissent comme des entités d'intervention qui viennent en quelque sorte structurer la forme urbaine et le modèle de gestion politique. Les interventions empruntent plusieurs avenues mais la plus spectaculaire reste la conservation ou la recréation de bois, tant en milieux urbains que périurbains. Pour un, le terme de foresterie urbaine recouvre des réalités différentes qui, des bois de la frange agricole périurbaine aux plantations des quartiers centraux, décrit l'occupation du sol par l'élément végétal, de manière continue ou discontinue, sur de larges superficies, en alignement, en parc ou jardin, public ou privé, voire dans les cours ou les corridors d'utilité publique. Avec l'essor de la préoccupation environnementale, le terme est maintenant associé au projet de rétablir les forêts indigènes (re-establishing native forests) sur des terrains vacants ou dénudés, et d'intervention sur les friches naturelles en vue de rétablir la succession menant au stade climacique de la forêt indigène (Beavis, 1993, p. 15-16). Ce type de regard sur la ville, venu de l'écologie végétale, s'adresse principalement à des aires protégées, réputées pour leur unicité, la rareté des espèces, la représentativité du site. L'analyse écologique précède des interventions aménagistes, à l'exemple de celle d'accélérer la succession végétale. Ce n'est pas pour récréer un état climacique idéal, comme l'affirment des écologistes qui travaillent dans un parc-nature de la Communauté urbaine de Montréal, mais plutôt pour y maintenir une haute valeur biotique, sinon pour la restaurer (Lajeunesse et aI., 1995). L'écosystème : une vision monumentale de la nature? Un risque affleure à la lecture de la présentation des arguments des écologistes, celui de reproduire une sorte de vision monumentale du paysage semblable à celle qui a longtemps prévalu en patrimoine bâti et en architecture et qui mène à une impasse. Le patrimoine naturel est dorénavant évalué selon la rareté de l'ensemble et finalement de son exceptionnalité. Les grandes forêts ayant atteint le stade climacique, comme l'érablière, sont dorénavant comprises comme des cathédrales naturelles. Bien sûr, il est normal que les bois patrimoniaux suscitent un grand intérêt puisqu'ils apparaissent un peu comme l'archétype de l'espace naturel dans les sociétés occidentales. Néanmoins, il faut reconnaître qu'il reste en très peu dans en la ville centrale. On véhicule pourtant une symbolique valorisant les espèces végétales dites nobles comme pour stigmatiser leur antithèse, c'est-à-dire la mauvaise herbe, les espèces pionnières, que nous pourrions cataloguer ironiquement d'espèces roturières. On recherche ce qui est rare et exceptionnel. Faute de quoi, il faut parler de valeur écologique moyenne, voire faible, pour conclure que l'ensemble naturel peut disparaître. Ce fut tout à fait cette logique qui prévalut à Montréal, dans le cas d'un bois situé à proximité du mont Royal, sur un terrain appartenant au collège dé Brébeuf, dans le secteur Côte-des-Neiges, vendu pour y loger le nouveau campus de l'École des Hautes Études Commerciales. L'avis à l'effet que la forêt y était de valeur écologique moyenne, pourtant contenant un nombre impressionnant d'arbres matures, a suffi à lever la dernière hypothèque à la construction et, bien sûr, à l'abattage d'une bonne partie des arbres. Il en résulta une controverse environnementale dans laquelle la conservation du bois masquait des intérêts cachés, révélateurs de la difficulté d'appliquer, par analogie, dans le cadre de débats sociaux, les critères issus de l'écologie, ou à l'inverse d'emprunter à l'architecture ses critères d'évaluation du patrimoine (Sénécal, 1996). À partir des approches traditionnelles de l'écologie, on se demande comment appréhender ces espaces ne possédant pas les attributs des forêts patrimoniales, mais partie du paysage vert des agglomérations et constituant une composante significative des milieux de vie. Pensons aux friches urbaines, ces espaces organisés de manière fragmentée, voire éclatée, se trouvent principalement dans les deux espaces subissant le plus les effets des transformations sociales des processus d'urbanisation et de mutations économiques: la frange agricole périurbaine et les quartiers centraux du vieux complexe industriel. Là, l'analyse doit tenir compte de deux objectifs concomitants, le premier consiste à corriger l'effet de déstructuration du territoire urbain qu'entraînent ces discontinuités morphologiques; le second est de tenir compte des aspects environnementaux. Un écosystème oublié: les espaces verts pauvres La friche peut être vue, indépendamment, comme une dépréciation du paysage, une perte sur les plans esthétique, économique et écologique, lorsque la planification urbaine hoquette et laisse des vides, ou même de larges cicatrices; ou, à l'opposé, comme un lieu à investir et à approprier, notamment pour améliorer l'offre récréo-touristique des quartiers centraux. Elle est en fait ce lieu de transition, laissé comme une trace du passage vers la modernité, alors que la frange agricole périurbaine subit les assauts de l'urbanisation. Puis, dans le paysage postmoderne, la friche devient le terrain de la reconquête de la ville par les classes moyennes: valorisation du patrimoine industriel, réaménagement vert ou récréo-touristique, création de nouveaux espaces résidentiels. Elle peut faire l'objet de différentes interventions, relevant des approches environnementales (la décontamination des sites), sociologique (la régénération des rapports sociaux à travers de nouvelles offres urbaines) ou patrimoniale (la conservation du paysage et les nouveaux usages collectifs d'espaces signifiants) (Hurstel et aI., 1994, pp. 7-13). Espace vide, certes, car la friche n'existe pas du moins dans les cas que nous avons observés à Montréal pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle doit être. C'est un espace projet au sens ou l'entend Olivier Soubeyran (1992). Elle est ainsi le miroir des rêves et des angoisses des citadins: son image renvoie à une crise, celle de la déqualification d'un lieu, de la fermeture d'une usine ou de la dégradation générale d'un quartier, mais aussi à la recomposition du lieu, à la re-fabrication d'un environnement de qualité. La friche urbaine a-t-elle une valeur écologique au même titre que les forêts patrimoniales comme l'érablière ou que les grands marécages? En écologie végétale, il semble normal de parier de stade achevé (stade climacique) pour parier des ensembles dits mâtures. La notion d'équilibre écologique, avancée avec celle d'écosystème, permet de présenter une fin heureuse à l'évolution dans la succession végétale. Cette valorisation de ces espaces verts spontanés est discordante aux conceptions des espaces verts naturels, auxquels on accorde soit une valeur écologique pour la richesse et la diversité des espèces, soit une valeur économique, selon les essences qu'on y trouve. Elle contredit également l'esthétique d'une des approches qui prévaut en architecture de paysage, celle qui remonte à la création des grands parcs romantiques, voire même des grands domaines. On sait que depuis quelques années, la théorie des îles biogéographiques a été appliquée au milieu urbain, notamment pour mieux saisir les potentiels écologiques des espaces libres. Ces îles urbaines, comme les appellent Sukopp et Hejny (1990), reproduisent des associations végétales d'un espace à l'autre, recréant les mêmes modèles, formant une sorte d'écosystème discontinu. Conclusion La perspective environnementale et, dans sa foulée, le concept d'écosystème fertilisent la représentation de la nature. Ils amplifient l'importance que l'on accordait à la nature dans la réflexion géographique actuelle. Cela peut surprendre. En fait, on assiste à un retour en force des concepts et méthodes venues des sciences naturelles, sans que des efforts d'intégration ne soient réalisés avec le grand héritage de l'écologie urbaine: la métaphore d'une nature qui image les groupes sociaux. Car, s'impose une idée de la nature sortie des modèles théoriques qui oblitèrent toute vision sociale de la nature, pour finalement tomber dans toutes sortes de pièges, telle une nature questionnée pour sa productivité, dominée par une image monumentale ou utopique. Finalement, l'écosystème urbain, en raison de ses multiples approches, reste une représentation riche, mas tout de même inachevée de la ville. La géographie se recompose, sans régler tout à fait son vieux contentieux au sujet de l'intégration entre les géographies humaine et physique. Bibliographie BEAVIS, Mary Ann (1993) Sustainable Uses of Urban Open Space: a Guide to the literature, Winnipeg, Institute of Urban Studies, Issues in Urban Sustainability 2, pp.1-36. 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