Notions de paysage et modèles d'analyse
recueil des conférences

Musée des arts et traditions populaires de Québec,
Trois-Rivières, le 15 novembre 1996

Le paysage comme objet de pensée: convergences et divergences

Roch Samson
Anthropologue-historien
Parcs Canada

Prologue

Le titre de Cet exposé apparaît quelque peu ambitieux étant donné l'état embryonnaire d'une démarche personnelle qui se veut exploratoire. L'état actuel de ma connaissance du sujet et de la réflexion qui l'accompagne apparaîtra sans doute quelque peu morcelé à des spécialistes déjà engagés à fond dans des problématiques bien établies. Ma démarche s'abreuve en effet à différentes disciplines scientifiques dans le but d'entrevoir des possibilités de passerelles entre elles sur le terrain du paysage. Le fait de livrer à chaud une réflexion, même insuffisamment fondée à mes yeux, témoigne d'un certain goût du risque qui voisine l'imprudence professionnelle. Mais dans le champ de la connaissance sur le paysage, je n'ai encore rien à défendre, ce qui me prédispose sans doute à une naïveté qui m'autorise certaines audaces. Vous constaterez enfin, que même Si j'ai conservé le sous-titre annoncé, ma démarche s'inscrit plutôt dans la recherche de convergences que dans la mise en lumière des divergences.

Introduction

Le titre m'est en fait suggéré par une formulation analogue de Claude Lévi-Strauss tirée de son livre La Pensée sauvage. Parlant des peuples dits totémiques, l'anthropologue illustre l'usage qu'ils font des différences entre les animaux pour élaborer des différences entre eux en disant à peu près ceci : “ les animaux ne sont pas uniquement bons à manger, ils sont aussi bons à penser ”. Or, pour procéder par analogie, dans le débat qui nous occupe, le paysage n'est pas qu'une réalité tangible à reconnaître ou à contempler, il est également bon à penser, en ce sens qu'il peut refléter la culture qui le perçoit, le définit et s'y reconnaît, et qu'il peut rassembler des esprits qui tentent de le décoder. Mon titre aurait donc pu se lire tout simplement ainsi : “ Le paysage n'est pas uniquement bon à regarder, il est aussi bon à penser ”.

Cette référence à un mode de pensée des sociétés traditionnelles n'est pas tout à fait innocente de ma part. Elle ne sert pas qu'à faire image. Elle nous place en fait au cœur de ce qu'on appelle aujourd'hui la problématique nature-culture. Le processus d'identification des peuples totémiques nous montre en fait qu'ils ne se considèrent pas eux-mêmes comme étant séparés de la nature. Leur mode de pensée tend naturellement à leur tailler une place intégrée dans la nature. En observant le comportement des animaux, ils découvrent un ordre dans la nature auquel ils s’ajustent en tentant de le reproduire dans leur société. Cette grande complicité qu'ils ont développée avec la nature leur a d'ailleurs valu le qualificatif d'hommes naturels de la part des premiers explorateurs qui marquaient ainsi leur propre différence de civilisés, à une époque où la nature ne trouvait grâce à leurs yeux qu'à l'état domestiqué.

Les anthropologues ont montré comment certaines cultures ont développé à un haut niveau la compréhension de leur environnement notamment dans des systèmes sophistiqués de classification de la faune et de la flore. Certains peuples ont également développé leurs propres interprétations de leur connivence avec la nature qui est révélée dans leurs mythes. Lévi-Strauss le rappelle pour les Ojibwa des territoires du Nord-Ouest qui disent : “Nous savons ce que les animaux font, quels sont les besoins du castor, de l'ours, du saumon et des autres créatures, parce que, jadis, les hommes se mariaient avec eux, et qu'ils ont acquis ce savoir de leurs épouses animales [...] Les Blancs ont vécu peu de temps dans ce pays, et ils ne connaissent pas grand-chose au sujet des animaux; nous, nous sommes ici depuis des milliers d'années et il y a longtemps que les animaux eux-mêmes nous ont instruits” (Lévi-Strauss, 1962: 51). Plus près de nous, Rémi Savard rapporte des propos similaires chez les Montagnais de la côte nord qui disent que les humains “furent un jour libérés par leurs conjoints animaux, non sans avoir promis de ne rien révéler aux autres hommes de ce qu'ils avaient appris durant ces unions. [...] C' est ainsi que le savoir de la forêt aurait été transmis aux Indiens. il nous est venu des animaux eux-mêmes. Voilà pourquoi nous connaissons les habitudes du castor, du caribou, du saumon, etc. ”(Savard, 1977: 65). Ces exemples nous révèlent que l'intégration de l'homme dans la nature ne pose pas problème pour certaines sociétés et qu'au contraire elle est plutôt valorisée et valorisante. il est donc pensable qu'une meilleure connaissance et compréhension de ces modes d'intégration, qui existent également dans l'histoire de notre propre culture, puisse contribuer à raccommoder l'une et l'autre dans la pensée occidentale.

Le paysage représente aujourd'hui un des derniers refuges d'une sensibilité qui exprime la place de l'homme dans la nature et qui favorise la conscience de son appartenance à un milieu et par extension à la planète. En étant un repère d'identité et aussi d'identification, il peut se révéler un outil puissant pour faire pénétrer les préoccupations environnementalistes dans les consciences des gens au niveau local. Récemment le secrétaire de l'association internationale d'écologie du paysage rapportait le constat frustrant que l'accumulation de plus en plus grande d'informations scientifiques ne contribuait pas de façon significative à l'amélioration de l'environnement ou de la condition humaine (Farina, 1993:153-154). Dans plusieurs ateliers du congrès de l'Union pour la nature (U1CN11996 - Regard sur la terre) tenu récemment à Montréal on constatait également que la transposition de stratégies globales ou même nationales au niveau local rencontrait de grandes difficultés dans plusieurs régions du monde. Certains spécialistes réclament ainsi de toute urgence des études à caractère anthropologique et social pour favoriser la pénétration du message environnementaliste et le changement des attitudes. L'homme local cause problème et peut-être cela provient-il du fait que, dès le départ, il n'a pas été intégré dans le processus de construction d'une pensée globale qui devait entraîner des actions locales.

Origine d'une démarche exploratoire

Une institution Parcs Canada et la transition écosystémique

Mon intérêt pour le paysage est à mettre en relation avec l'évolution de la culture de Parcs Canada et des principes qui la fondent. Cette culture a justement été édifiée, jusqu'à très récemment, sur une séparation institutionnalisée de la nature et de la culture. En effet, cela s'est manifesté sous la forme d'une conception séparée des parcs naturels et des lieux historiques, ces deux entités étant fortement imprégnées de l'esprit de conservation rattaché à la mission même de Parcs Canada. Pour simplifier, en principe, cela voulait dire, pour les professionnels de la recherche et de la mise en valeur, que les dimensions culturelles étaient traitées dans les lieux historiques et que les dimensions naturelles l'étaient dans les parcs naturels. Conséquemment à cette approche, même Si certains vestiges ou éléments matériels de la présence humaine étaient manifestement reconnus dans les parcs nationaux, leur interprétation n'était pas vue comme prioritaire. Et l'inverse était vrai pour les aspects naturels dans les lieux historiques. En pratique toutefois, tout dépendant de l'état des connaissances, du niveau d'intégration pluridisciplinaire, du degré d'ouverture des gestionnaires de parcs, et aussi de l'influence de l'opinion publique, des volets d'interprétation culturelle ont été développés dans les parcs naturels. Toutefois ces incursions culturelles dans les parcs n'ont jamais été véritablement entreprises dans la perspective d'une problématique d'intégration de la nature et de la culture, même Si, par exemple, le thème général d'un parc comme Forillon s'énonçait comme étant “l'harmonie entre l'homme, la terre et la mer”.

Un collègue de Winnipeg, Richard Stuart, qui insiste sur le besoin de mieux connaître l'histoire de l'intervention humaine sur les territoires avant qu'ils aient été déclarés parcs nationaux, rappelle que, dès la fin des années soixante, des géographes-historiens critiquaient la conception mythique des parcs nationaux qui proclamait que ces territoires étaient conservés dans une configuration voisine de leur état original non transformé par l'homme. Or, Stuart fait remarquer qu'une meilleure connaissance de l'histoire de ces territoires en faisait plutôt des paysages culturels de "seconde nature", selon l'expression de William Cronon, c'est-à-dire des paysages renaturalisés par l'homme. Par exemple, les parcs de la Mauricie et de Forillon recouvrent des territoires dont les ressources forestières ont été largement exploitées, notamment au XIXe et au XXe siècle, avant qu'ils ne soient statués parcs naturels dans les années 1970. En rappelant l'histoire institutionnelle de Parcs Canada, Stuart met en lumière deux facteurs récents qui ont favorisé l'intégration des aspects culturels et naturels dans les parcs et lieux historiques: le bref passage de Parcs à Environnement Canada entre 1979 et 1993; et l'acceptation d'un agenda autochtone dans le système national de Parcs qui a conduit notamment à considérer les parcs du nord, non pas comme de la nature sauvage (wildemess) mais comme des terres ancestrales (homelands). Et qui plus est, les parcs nationaux du nord sont considérés comme des "functioning ecosystems" et que les ressources prélevées par les autochtones sont nécessaires à la santé de ces écosystèmes (Stuart, 1994).

On conçoit donc qu'il puisse exister des "ecosystem cultures", selon l'expression de l'historien de l’environnement Donald Worster, formées d'ecosystem people suivant l'expression de Ray Dasmann (cités dans McNeely and Keeton, 1995: 32), reconnaissant de ce fait l'homme comme partie intégrante d'un écosystème. La révision récente des Principes directeurs et politiques de gestion de Parcs Canada (Patrimoine canadien, 1994) rend compte de cette nouvelle mentalité qui est en train de pénétrer la culture parc-canadienne bien que la mentalité conservationniste s'y trouve toujours bien représentée dans les énoncés et la mise en application des nouveaux principes d'intégrité écologique et commémorative. Mais d'ores et déjà, le principe d'intégration de la nature et de la culture s'y trouve clairement énoncé comme un des principes directeurs: Les gens et l'environnement sont indissociables. La protection et la mise en valeur du patrimoine naturel et culturel doivent tenir compte de cette étroite relation entre les gens et l'environnement.

Tel que formulé, cet énoncé ne signifie pas, pour dire les choses simplement, qu'il suffise d'ajouter un peu d'histoire dans les parcs naturels ou un peu de nature dans les lieux historiques pour que le principe soit respecté. il invite plutôt à une perception et à une vision qui conçoivent le cheminement de la nature et le cheminement de l'homme comme étant indissociables. C'est ce que j'appelle la transition écosystémique de Parcs Canada.

Un projet au coeur de la transition: le parc marin du Saguenav-Saint-Laurent

Le parc marin du Saguenay-Saint-Laurent est un parc issu de cette transition écosystémique. il constitue une nouvelle génération de parcs de conservation alignés sur la perspective de développement durable. Sa nouveauté ne lui vient pas seulement de son caractère marin mais également de son mode de gestion basé sur un partenariat entre les gouvernements fédéral et provincial incorporant également les intervenants du milieu. Le territoire du parc marin est également un lieu qui supporte et qui continuera de supporter des activités humaines telles que l'exploitation de certaines ressources et la navigation commerciale et touristique. La thématique générale rend compte de cette continuité, elle s’énonce comme suit: “Carrefour de vie, source d'échanges et de richesses”. De par sa formulation même, cet énoncé, fidèle au principe énoncé plus haut, exprime une vision globale qui suppose que la nature et la culture soient perçues comme étant indissociables dans la compréhension de l'écosystème marin qui caractérise la confluence du Saguenay-Saint-Laurent (1). La portée de l'énoncé thématique dépasse les frontières du parc puisqu'il contribue à mettre en lumière le poids décisif de l'écosystème marin dans le patrimoine de l'humanité. Cette thématique s'appuie sur une perspective qui suppose que l'on jette un regard lucide et approfondi sur la longue durée de l'intervention de l'humain sur le territoire du parc marin. Elle s'inscrit donc dans une perspective évolutive et se déploie dans un espace composé de trois grands systèmes caractéristiques du parc marin: le fjord du Saguenay, une partie de l'estuaire du Saint-Laurent, et la zone de leur confluence. Ces systèmes reliés entre eux sont perçus comme autant de lieux d'intégration de la nature et de la culture où l'intervention de l'homme sera mise en lumière dans une perspective écosystémique et évolutive.

Une vision pluridisciplinaire: nature et culture

Favoriser aujourd'hui, dans le milieu scientifique, une approche pluridisciplinaire est de l'ordre de la rectitude politique plus que du constat d'une pratique déjà bien implantée dans les esprits et dans les institutions. Pour ma part, j'ai le privilège de m'y référer comme étant le contexte réel de ma pratique professionnelle depuis une vingtaine d'années.

Parcs Canada est en effet une institution qui a fait du travail pluridisciplinaire sa marque de commerce. Cette dimension est particulièrement observable au sein des groupes de travail chargés d'élaborer et de mettre en oeuvre les plans directeurs des parcs et des lieux historiques. C'est ainsi que se côtoient, à une même table et dans le cadre d'une problématique commune, des archéologues, historiens, anthropologues, muséologues, ingénieurs, biologistes, géographes, architectes, architectes du paysage, experts en communication, études de marché et sondages, et des administrateurs. Bien que les différences professionnelles entre les individus soient toujours apparentes, l'expérience a montré que les frontières disciplinaires pouvaient s'estomper devant des objectifs communs et des projets rassembleurs. Je dois cependant vous préciser qu'à Parcs Canada, la pluridisciplinarité ne se réalise pas sans heurts ni sans tentative de prise de pouvoir par certaines sections ou disciplines selon les personnalités et les étapes de réalisation des projets, mais en dernière analyse, le travail pluridisciplinaire demeure le processus obligé. C'est avec le même esprit que j'entrevoie une pluridisciplinarité sur le paysage, dès l'étape des objectifs et des problématiques.

Une recherche du sens: l'esprit des lieux

Dans une démarche de dépassement d'un cadre d'une mise en valeur axée sur la simple présentation factuelle ou évolutive des ressources dites in situ, dans les lieux historiques notamment, on a vu se développer, à Parcs Canada, une vision plus large découlant d'une recherche plus élaborée du sens investi dans les lieux et les parcs. On invoque ainsi l'esprit des lieux pour évoquer cette recherche du sens que l'on tente de conserver aux lieux dont on nous confie la mise en valeur pour les générations futures. Cette métaphore a le mérite de favoriser davantage un discours systémique qui intègre la nature et la culture, en prenant en compte “les multiples visages du lieu et, surtout, autorise l'inscription d'une mémoire en mouvance” (Viel, 1995). il est intéressant de constater, que dans la pratique courante, la notion d'esprit du lieu est systématiquement prise en compte dans les processus de mise en valeur au point d'atteindre une valeur opérationnelle.

Le paysage vécu

Pour terminer cette mise en situation de mon intérêt pour le paysage, je crois bon de faire état d'un moment privilégié de prise de conscience de la réalité du paysage mais sans avoir été averti de l'existence de cette problématique à l'époque. L'idée d'un paysage vécu, intérieur (inscape), d'un paysage qui a été approprié par un individu ou une culture qui lui donne un sens utilitaire ou symbolique me ramène en effet à la vision de ce pêcheur aveugle originaire de Cap-aux-Os à Forillon rencontré il y a vingt ans lors d'une enquête ethnographique. Lorsque je le questionnais sur la manière de repérer ses bancs de pêche au large de Forillon, j'avais été fort impressionné par cet homme de 84 ans, devenu aveugle dans la soixantaine, qui me décrivait les repères terrestres de part et d'autre de la baie de Gaspé en les pointant très précisément du doigt. J'avais vraiment l'impression que lui-même faisait corps avec le paysage et que sa connaissance pratique du milieu s'était inscrite dans son corps comme un savoir concret (Lévi-Strauss, 1962: 51), avec toute la force de l'habitus cher au sociologue Pierre Bourdieu ('3ourdieu, 1980). Malgré le fait qu'il ait perdu la vue, les images enregistrées tout au long de sa vie de pêcheur étaient restées gravées en lui prêtes à surgir sans doute aussi grâce à la stimulation provenant de ses autres sens et de la sollicitation de sa mémoire. Cette mémoire visuelle que le jeune ethnographe que j'étais identifiait à un trait culturel témoignant d'une pratique traditionnelle me fait réaliser maintenant une autre dimension de la perception du paysage. En effet, l'homme, dans un environnement donné, ajuste sa perception et se réfère à des repères qui témoignent d'un processus de sélection dans son mode de perception lequel est conditionné par des facteurs d'ordre physique, biologique et pratique (1).

Le concept de paysage

Dans la perspective de faire apercevoir les modes d'interaction de la nature et de la culture décodables dans 1 environnement, le paysage a une force d'attraction certaine et une capacité d'évocation à plusieurs égards. Le paysage matérialise à la fois une réalité physique et une réalité sensible perceptibles à l'échelle humaine. il se présente donc comme un terrain privilégié de réconciliation de la nature et de la culture dans les esprits d'abord et dans le regard ensuite. Le paysage est aussi un mode privilégié d'appréhension de la réalité des écosystèmes puisque, souvent, les deux se juxtaposent. L'attrait du paysage réside également dans sa capacité de traduire une identité et de susciter une identification, c'est sa dimension symbolique. Le paysage est également porteur d'une mémoire qui retrace tout autant les événements de la nature que ceux de la culture, les uns provoquant les autres dans des cycles d'interaction harmonieux ou déséquilibrés. Enfin, le paysage est un terrain de rencontre disciplinaire qui tend à faire converger des savoirs dans l'élaboration de problématiques et de pratiques qui révèlent le sens des paysages tout en découvrant les conditions écosystémiques nécessaires à leur équilibre.

1. Nassauer 1995, p.232, réfère à certains résultats de la psychologie de la perception et à l'étude de la "locomotion" de Kevin Lynch: “ Lynch also observed that people who are familiar with a landscape develop cognitive maps that include smaller scale elements than those in coguitive maps of people who are new to a landscape ”.

Définitions

Les définitions du paysage, qui se veulent les plus larges possibles, ont pour la plupart tendance à spécifier qu'il s'agit à la fois de réalités géographiques, topographiques, biophysiques en interaction avec l'homme qui les perçoit à travers un filtre culturel. Ces définitions, respectueuses de différents modes d'appréhension de la réalité paysagère ont le mérite de ménager les susceptibilités disciplinaires. Si on vise une pluridisciplinarité, il ne faut oublier personne. Mais, il me semble que la pratique d'une véritable pluridisciplinarité devrait conduire à l'effacement des disciplines derrière une définition globalisante qui traduise un véritable consensus. C'est pourquoi ma préférence va à la définition de Humboldt, énoncée au début du l9e siècle, qui a le double mérite de la globalité et de la simplicité: “le paysage est le caractère global d'une région de la terre ” ("total character of a region of the earth") (Haber, 1995: 39). On peut lire tout ce qu'on veut dans cette définition, bien que certains questionneront le sens du mot région ... . Les définitions font rarement consensus. Bien que globalisante, la définition de Humboldt, tout comme les autres, pose le problème de la perte du sens, précise Augustin Berque, puisqu'elle évacue la maîtrise sensible du paysage qui est toujours médiatisée par la perception humaine (Berque 1990,70-71). Ce dernier propose une définition qui s'appuie sur la distinction entre environnement et paysage: “L'environnement, c'est le côté factuel d'un milieu (i.e. de la relation d'une société à l'espace et à la nature); le paysage, c'est le côté sensible de cette relation ” (13erque, 1991, p.4). “Le paysage est ainsi à penser comme un regard jeté sur le monde et une façon d'entrer en relation avec celui-ci. il n'est qu'une des formes que prend l'idée de la nature. ” (Davallon, J., Grandmont, G. et Schiele, B. 1992: p.57).

Lieu de convergence disciplinaire

Je m'étais proposé de rappeler la genèse du paysage, son origine picturale, afin de montrer comment la culture visuelle occidentale a conditionné notre regard sur le paysage, et comment elle est révélatrice de la distanciation opérée entre le sujet et l'objet dans le contexte de la modernité. Toutefois, plusieurs auteurs ont traité de la question, et beaucoup mieux que je ne le ferais, et je n'estime pas indispensable de recommencer l'exercice devant des spécialistes du paysage. Je préfère aborder directement l'objet de mes préoccupations actuelles qui coïncident avec les objectifs de ces états généraux du paysage, la pratique de la pluridisciplinarité.

On constate aujourd'hui que le paradigme écologique a envahi un grand nombre de disciplines tant du côté des sciences naturelles que des sciences humaines. Le nouveau paradigme n'est pas sans permettre une remise en état de certaines disciplines qui étaient en perte de vitesse et en recherche de renouveau. Le paradigme permet en effet de générer de nouvelles problématiques qui ouvrent de nouveaux champs de recherche dont les résultats viennent conforter et légitimer les disciplines respectives. On constate toutefois que lorsqu'elles convergent vers un même objet d'étude, comme le paysage, par exemple, les pratiques disciplinaires sont plus promptes à défendre et à promouvoir leurs problématiques respectives qu'à tenter de faire converger leurs différents points de vue vers une problématique commune.

Cela s'observe autant du côté des sciences de la nature que de celui des sciences de l'homme. Le phénomène est d'autant plus accentué lorsque les sciences naturelles et les sciences humaines se retrouvent sur le même terrain d'étude. Les humanistes dénoncent souvent le scientisme des scientifiques dont ils disent qu'ils “se méfient peu des trappes de la subjectivité humaine” (Berque 1990: ), qu'ils n'ont pas conscience des conditions sociales de la production de leur connaissance, et qu'ils qui ne prennent en compte que des faits et non leur sens. De leur côté, les scientifiques se méfient des méthodes "soft" des sciences sociales dont certains disent qu'elles n'ont “de méthode et de finalité que policières” (13erque 1990: p.65 citant Michel Serres). La résistance d'une certaine écologie à considérer l'homme autrement que comme une "variable" provient peut-être d'une méfiance légitime à l'égard de ceux dont l'objet d'étude, l'homme, est justement vu comme le principal responsable de la détérioration de la planète.

De part et d'autre, les apparences d'ouverture, et les énoncés de besoin d'une pratique pluridisciplinaire ne dépassent souvent pas leurs mentions en introduction ou en conclusion des communications présentées dans les congrès. Dans le cadre de la conférence de L'Union mondiale pour la nature, tenue récemment à Montréal, un conférencier faisait remarquer qu'il connaissait peu de personnes capables de parler intelligemment de l'intégration de l'homme à la nature dans les études des écosystèmes. Dans un article également récent de la revue Landscape Ecology, Joan Iverson Nassauer, écrit que la recherche qui prend en compte la relation entre les phénomènes biophysiques et culturels demeure encore plus une aspiration qu'un fait de l'écologie du paysage (Nassauer, 1995). Bien que plusieurs scientifiques des deux mondes, de même que des aménageurs et des planificateurs en admettent la nécessité, elle observe qu'une pratique pluridisciplinaire concrète a été empêchée par les conventions disciplinaires de recherche. Avec l'objectif de développer une théorie et une pratique plus complète de l'écologie du paysage elle propose de tenir compte de certains principes directeurs pour l'élaboration de problématiques communes. il est sans doute utile de les énumérer pour les fins de notre discussion, dans l'adaptation française que j'en ai faite.

Premier principe. Les modes de perception et de la connaissance, de même que les valeurs humaines modifient le paysage tout en étant en même temps modifiés par celui-ci.

En s'appuyant sur les résultats des différentes pratiques scientifiques qui étudient les mécanismes de la perception humaine, Nassauer rappelle que les observations rendent compte d'une grande cohérence ("consistency") chez les humains dans leurs préférences pour certains paysages. Par exemple, le psychologue de la perception J.J. Gibson s'est employé à démontrer que les hommes recherchent des paysages qui leur permettent des expériences souhaitables. L'expérience humaine du paysage serait vue en termes d'habitat servant notamment de refuge en même temps que de point de vue. A mon avis, la connaissance des processus de la perception ne peuvent que rendre plus apparents les modes culturels d'appropriation symbolique des paysages. C'est en faisant le chemin inverse, dans ses analyses structurales des mythes de différentes cultures, que l'anthropologue Claude Lévi-Strauss en est venu à la nécessité d'une connaissance des mécanismes du cerveau humain.

Deuxième principe. Les conventions culturelles influencent fortement la vision paysagère tant dans les zones habitées que dans les zones en apparence naturelles. En bref, les gens croient que les parcs, les forêts, les champs et les villes devraient avoir telle ou telle apparence sans questionner le bien fondé de cette apparence.

Troisième Principe. Les concepts culturels de la nature sont différents du concept scientifique de la fonction écologique.

Un coin de nature peut être considéré comme beau alors qu'il a déjà pu être un ancien site de déversement de produits polluants. De même un coin ayant l'apparence d'une zone abandonnée pourrait révéler un riche écosystème.

Quatrième Principe. L'apparence des paysages transmet des valeurs culturelles.

Par exemple, dans le domaine de l'agriculture, répondre aux impératifs de la valeur culturelle du “progrès” peut entraîner, en l'espace d'une seule vie, différentes techniques agricoles, soit pour diversifier ou spécialiser la production, qui vont résulter en des paysages ruraux forts différents. Différentes configurations du paysage peuvent donc correspondre à une même valeur diffusée depuis longtemps au sein d'une culture.

Ces principes sont donc fondés sur la prémisse que la culture et le paysage sont soumis à une interaction réciproque ("interact in a feedback loop") dans laquelle la culture structure les paysages lesquels sont eux-mêmes culturalisés.

Nassauer fait remarquer que l'analyse des paysages à l'échelle humaine a l'avantage de rendre compréhensible aux gens ce qu'elle appelle la fonction écologique. En suggérant une avenue pluridisciplinaire, elle observe que les typologies utilisées dans les analyses biophysiques ("woodland, cultivated field, pasture") sont similaires aux typologies qui prédisent les préférences humaines dans la perception paysagère. Les modes de connaissance de l'écologie du paysage peuvent donc rencontrer ("intersect") les modes culturels de perception de la nature. C'est ainsi que Nassauer, qui est architecte du paysage, en vient à parler de nouveaux paysages possibles en ce sens qu'il est possible d'harmoniser la fonction écologique en fonction des attentes culturelles.

Le géographe "japonisant" Augustin Berque arrive à cette même nécessité de nouveaux paysages, mais par un cheminement différent. Après avoir mis en lumière les fondements de la conscience paysagère en Europe dans le contexte de la modernité, il s'emploie à montrer que l'homme est en voie de dépasser la double dichotomie sujet-objet et culture-nature en réussissant à symboliser à nouveau la nature sur la base de la connaissance factuelle (scientifique) de sa réalité physique. Le facteur important qui a favorisé ce tournant a été la conscience planétaire provoquée par la vue de l'espace de la planète bleue. Cette vision forte qui a révélé la finitude de notre environnement terrestre a généré de nouvelles possibilités de le symboliser. La terre, dans sa révélation physique, est redevenue une réalité sensible. C'est le début de la fin du désenchantement provoqué par le rationalisme: “Le physique devient lumineux: il réenchante le monde ” écrit Berque, et il ajoute: “L'ère des écosymboles, c'est le temps où l'histoire du projet social et l'histoire naturelle, au lieu de s'exclure l'une l'autre comme dans la modernité, ou d'interférer métaphoriquement comme chez le chamane ou le scientiste, en viennent à se retrouver dans la réalité des milieux terrestres. Elles se supportent mutuellement et s'entrefécondent, parce que la finitude de la Terre les a rapportées à une commune mesure” (Berque 1990, 143-144). La redécouverte de notre environnement comme réalité sensible est donc rendue possible sans que des formes d'animisme ou de nostalgie passéistes aient besoin d'être sollicitées.

Conclusion

Il y a un enjeu fondamental qui conditionne la possibilité d'une pluridisciplinarité sur le paysage qui réunisse au sein d'une même problématique les sciences de l'homme et les sciences de la nature, c'est la reconnaissance préalable, de part et d'autre, que le paysage constitue une réalité à la fois sensible et objective, et que la prise en compte de l'objet paysage incorpore nécessairement (naturellement) ces deux dimensions de sa réalité. Une écologie du paysage digne de ce nom ne pourrait prétendre à une connaissance adéquate de son objet sans que l'homme en fasse partie intégrante. Ce qui est admis aujourd'hui pour les écosystèmes doit également l'être pour le paysage. Sans ce consensus, on est réduit, tant du côté des sciences humaines que de celui des sciences de la nature, à constituer des données qui, malgré leur grande précision dans certains cas, ne conduiront pas à une véritable connaissance de la réalité du paysage. comme le rappelait justement ce conférencier de l'UICN cité plus haut: Lots of data but not much of knowledge, beaucoup de données mais pas beaucoup de connaissance.

Références bibliographiques

 

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