Notions de paysage et modèles d'analyse
recueil des conférences

Musée des arts et traditions populaires de Québec,
Trois-Rivières, le 15 novembre 1996

LES LOGIQUES DE PRODUCTION DU PAYSAGE :
Analyse historique d'un paysage riverain du Bas-St-Laurent

Paul-Louis Martin
Historien et ethnologue
Département des sciences humaines
Université du Québec à Trois-Rivières

L'objectif de mon propos, aujourd'hui, est de vous fournir quelques clés de lecture du paysage humanisé du littoral. Vous pourrez ainsi juger par vous-mêmes du très grand intérêt culturel que présente un paysage, dès lors qu'on l'analyse comme un objet ou un document historique.

Après avoir défini de façon opératoire le sens du mot paysage, je compte aborder le sujet en quatre parties : la logique des conditions naturelles, celle des communications, celle des activités de production, et enfin celle des valeurs symboliques. Nous les réintégrerons ensuite dans un ensemble relativement cohérent, évolutif, qui se maintient encore, et qui témoigne à sa façon de l'expérience humaine du territoire.

QU'EST-CE DONC QU'UN PAYSAGE ?

Pour l'artiste-peintre du l6e siècle, c'était un tableau mettant en scène un sujet terrestre, une portion de vue sur la campagne par exemple, à l'opposé d'un portrait ou d'une marine. Ce sens demeure encore bien vivant de nos jours, comme en témoignent les nombreux artistes et amateurs d'art qui plantent leur chevalet sur un site dans une région.

Vinrent ensuite les géographes de la fin du siècle dernier, qui ont progressivement défini un paysage comme une entité naturelle spécifique, ayant des caractéristiques propres : paysage de plaine, de vallée, de montagne, paysage de toundra, etc. C'était déjà une dénomination scientifique, une catégorie pour fins d'analyse.

Récemment, à la suite des progrès de l'écologie et de la géographie historique, le mot paysage a acquis le sens riche et englobant d'un système, c'est-à-dire d'un ensemble dynamique de relations entre les êtres vivants occupant un espace donné. Fondée sur la notion d'échanges multiples, tangibles ou intangibles, entre le milieu naturel et ceux qui l'occupent, cette définition du paysage inclut bien sûr la dimension historique des rapports.

C'est celle que allons retenir et qui nous permet d'affirmer que les paysages que l'on voit aujourd'hui sur le littoral du bas du Fleuve sont en quelque sorte des produits, des résultats cumulés de relations de divers types. Mais si on connaît bien nos relations récentes à l'espace, il n'est pas certain qu'on en sache autant sur les origines de la production des paysages humanisés, sur leur évolution dans le temps long et sur les ressorts culturels qu'ils expriment.

La tâche de l'historien, vous vous en doutez, est alors de reconstituer les mécanismes de ces interrelations, d'essayer de comprendre les rationalités anciennes, ou Si vous préférez de retracer la logique des acteurs d'hier. L'objectif ultime est avant tout de comprendre, d'appréhender la complexité des faits de culture, afin, peut-être, d'éclairer les choix des acteurs d'aujourd'hui.

Parmi les multiples logiques qui inspiraient nos prédécesseurs dans leurs rapports au littoral, j'en ai retenu quatre qui m'apparaissent déterminantes. On se rappellera constamment qu'on n'isole ici ces rationalités que pour mieux les comprendre, puisque dans la réalité, c'est la plupart du temps une combinaison ou une coïncidence de plusieurs de ces facteurs qui a donné naissance à une forme paysagère.

LA LOGIQUE DES CONDITIONS NATURELLES

Notre situation de pays neuf permet d'observer des faits et des phénomènes qui, dans les vieux pays, relèvent d'usages admis depuis longtemps, sinon même qui appartiennent au sens commun, dont on dit qu'il est le mieux partagé au monde. Pourtant, ce qui semble aller de soi, ne l'a pas toujours été: derrière ce qui nous apparaît comme des évidences, on peut en effet retrouver les traces d'un cheminement pas toujours linéaire, fait d'essais et d'erreurs, ponctuant ce que j'appelle l'expérience du pays.

Mon propos vise à illustrer la logique qui gouverne le choix des sites d'établissements humains, maisons, églises ou villages et à déterminer le poids relatif de certains facteurs. C'est donc à une archéologie du paysage que je vous convie, sur la base de documents cartographiques, d'archives notariales, de témoignages oraux et de vestiges matériels mis au jour par l'archéologie, complétés finalement paûol'observation et la lecture des états actuels.

Le secteur qui retient mon attention aujourd'hui s'étend sur une cinquantaine de kilomètres, de Kamouraska à Rivière-du-Loup. Cette bande littorale, relativement étroite, est formée majoritairement de terrasses peu élevées d'où émergent quelques collines. Ces terres basses, limoneuses et riches, s'étirant entre le rivage et le pied de la terrasse supérieure, offraient aux premiers occupants les multiples ressources d'un milieu humide soumis au jeu des marées. Mammifères marins, poissons de plusieurs espèces, mollusques, gibiers de rivages et oiseaux migrateurs sont venus compléter le régime alimentaire des premiers colons, qui en plus avaient accès à la grande route liquide qu'offre le fleuve. La contrepartie de ces avantages indéniables incluait bon nombre de contraintes qui seront, au fil du temps, visiblement prises en compte. Enumérons les plus importantes avant de les analyser une à une: d'abord les difficultés de drainer ces terres basses, fréquemment envahies par les crues printanières et par les hautes mers; ensuite la nature même de ces sols, argileux et instables sous les effets du gel, venant limiter la capacité portante et causer des dommages aux bâtiments; enfin, la constance et la force des vents d'ouest, tout au long de l'année mais particulièrement l'hiver, qui obligent à trouver abri là où c'est possible. Les réponses à ces contraintes, nous allons le voir à l'instant, constituent autant de logiques particulières, qui sont venues modeler le paysage.

Commençons par les habitations: les premiers établissements domestiques prennent place à partir des années 1672-74. Le découpage des concessions, comme chacun sait, s'inscrit dans une rationalité supérieure, celle du régime seigneurial qui vise à s'approprier et à peupler d'abord les rives du fleuve. Les lots prennent la forme de rectangles allongés ayant un front fluvial de 2,3 ou 4 arpents de largeur. il nous faut évidemment tenir compte de ce régime foncier et de la forme cadastrale qu'il va générer et qui va produire les rangs d'habitations, distantes mais continues, de part et d'autre du fleuve. il n'y a donc rien dans cette morphologie générale qui distingue la région des autres vieux terroirs riverains. Tout en reconnaissant l'importance structurale de cette appropriation, on ne saurait s'arrêter là pour décrire le paysage.

C'est plutôt l'étape suivante qui nous intéresse ici, parce qu'elle vient vraiment marquer les particularités: où, quand et comment a-t-on implanté maison, bâtiments de ferme et autres dépendances? Suivant sans aucun doute une logique paysanne éprouvée, les sites des premières habitations se situent en majorité au pied des escarpements qui limitent les terres basses, à proximité des rivages nourriciers certes, mais suffisamment loin pour se prémunir des crues et des marées habituelles. L'analyse des cartes anciennes de même que des fouilles archéologiques récentes confirment ce schéma d'implantation nettement privilégié. (Diapo. Carte Collins-Murray 1766) Les avantages matériels sont effectivement nombreux: on préserve ainsi au maximum l'étendue de terre arable, on s'assure d'une eau potable plus abondante et de meilleure qualité qu'en plein champ, et on profite des accidents topographiques pour s'abriter des vents dominants, là où la chose est possible. De toute évidence aussi, l'orientation des maisons et des bâtiments vise à bénéficier de l'ensoleillement maximal des longues façades et à n'offrir aux vents d'ouest dominants que des murs latéraux étroits. Cette logique va dominer tout au long du XVIIIe siècle, accompagnant alors le peuplement riverain. On peut encore la vérifier dans le paysage, mais à de très rares endroits (Diapo. Fermes R. Michaud et P. Desjardins), parce dans l'ensemble, elle va céder sa place à une logique plus forte à partir du début du 19e siècle, comme nous le constaterons tout a l'heure.

L'implantation des premières chapelles et églises répond à la même logique; elle nous permet toutefois d'identifier certaines erreurs de parcours et de mieux comprendre les réactions des gens à l'égard des inconvénients d'origine naturelle. La première et la deuxième église de Kamouraska, datant respectivement de 1709 et 1735, sont situées à une trop grande proximité du rivage, sur un terrain bas, argileux et facilement inondable. Le mauvais drainage des lieux et la faible capacité portante des sols entraînent des dommages aux murs de l'église. Un tremblement de terre en 1790 vient accentuer les dégâts. La décision de relocaliser l'église, en 1791, tient tout autant de la mauvaise qualité de cet emplacement qu'au contexte nouveau créé par la formation d'une nouvelle paroisse à l'est, soit Saint-André, et par l'accroissement de l'activité portuaire et commerciale, au lieu dit Pincourt.

C'est à cette occasion que se manifeste une nouvelle logique: l'emplacement de la nouvelle église se situe à l'extrémité est d'un affleurement rocheux, émergeant d'une dizaine de mètres, là où le roc peut accueillir sans crainte de dommages la lourde masse du bâtiment. En choisissant ce type de site, on vient en fait régler la quasi totalité des problèmes antérieurs: le temple est dorénavant à l'abri des crues et des eaux qui stagnent; en ne le construisant pas au sommet de l'affleurement mais sur le versant est, on vient utiliser la partie ouest comme abri naturel contre les forts vents qui balaient la plaine côtière; et finalement par sa position élevée, recherchée depuis toujours par les pouvoirs dominants, l'église, son clocher et sa flèche viennent remplir la double fonction qu'on attend d'eux, symbolique et concrète, ou, Si l'on préfère, rayonnante et sonnante. Que l'on pense seulement à l'importance des sons dans la vie quotidienne d'autrefois: angélus, glas, sanctus, tocsin...

On peut affirmer, avec ce cas typique de logique paysagère, que la leçon du pays est bel et bien apprise. Si bien apprise d'ailleurs que le même schéma d'implantation est aussitôt repris et appliqué à deux autres églises qui vont surgir à leur tour dans le paysage: celles de Saint-André et de Rivière-du-Loup. Construite en 1806, l'église de Saint-André est assise elle aussi sur un replat élevé, à l'est d'un affleurement rocheux dont le sommet sert d'abri naturel.

Quant à celle de Rivière-du-Loup, précisons qu'il s'agit ici de l'édifice et du site antérieurs, et non pas de l'église actuelle qui date de 1855.

Les habitants de la seigneurie de Rivière-du-Loup, longtemps desservis par le curé de Kamouraska, décident d'ériger une première chapelle en 1792. En vertu de leur logique, à ce moment4à, ils la construisent près de leurs habitations, c'est-à-dire sur la terrasse inférieure, au bord du fleuve, à peu près au milieu du front des concessions, en un lieu nommé Pointe-à-la-Grue. (Là où l'autoroute vient longer le rivage). Entre 1802 et 1807, la chapelle est inondée à deux reprises par les crues printanières. Aussi, lorsqu'ils obtiennent de l'évêque la permission de fonder une paroisse distincte, Saint-Patrice, et que vient le moment de choisir le site du noyau religieux, en 1810, ils adoptent la logique paysagère de Kamouraska. La nouvelle église viendra donc se dresser elle aussi sur le versant est d'un cran rocheux dont le sommet sert d'abri naturel. (Diapos: chapelle de 1767, église de 1811). La grande différence par rapport au modèle vient du fait qu'on s'éloigne du rivage et qu'on établit le noyau paroissial sur une terrasse supérieure, là où un autre facteur commence a peser dans la décision: la nouvelle voie routière.

Avant de poursuivre, tirons une brève conclusion de ces faits matériels. L'analyse de la production des premiers paysages, non seulement dans la région, mais à plusieurs endroits au Québec, nous renvoie donc vers un processus d'expérimentation et d'apprentissage des conditions naturelles du pays, qui s'étale sur quelques générations. Apprivoiser la vallée laurentienne signifie surtout s'adapter à ce grand fleuve, connaître ses ressources mais aussi ses humeurs, ses soubresauts printaniers, ses crues, ses sols riverains et ses climats locaux. Le cas de Kamouraska-Rivière-du-Loup n'est pas unique (on peut le comparer à plusieurs autres secteurs où les terres trop basses ont aussi été désertées entre les années 1720 et 1850: Saint-Augustin-de-Desmaures, Batiscan, Champlain, Gentilly, Saint-Louis-de-Lotbinière, saint-Thomas-de-Montmagny, etc.), mais il présente une logique paysagère tellement bien adaptée au climat et à la topographie qu'on la retrouve au cours du 19e siècle à plus d'un endroit sur la Côte-du-sud et dans le Bas-du-fleuve: Saint-Philippe, Saint-Aubert, Saint-Eugène, Saint-François, Cacouna, Saint-Simon, etc.

Inutile enfin d'insister trop longuement sur l'orientation uniforme de ces temples religieux, qui résulte d'une double logique: en effet leur nef s'étire d'ouest en est, pour les mêmes raisons pratiques que les habitations, toutefois le célébrant et les fidèles avaient aussi l'obligation de prier en se tounant vers l'Orient, selon le rituel en vigueur à l'époque. Coïncidence heureuse...

LA LOGIQUE DES COMMUNICATIONS

La deuxième série d'observations porte sur un phénomène qui a eu dans la région une très grande importance: il s'agit de l'effet structurant des voies publiques sur le paysage humanisé. Encore une fois, notre situation de pays neuf nous permet d'observer des faits culturels assez particuliers et surtout très éclairants à l'égard des rapports sociaux et des rapports à l'espace.

Jusqu'à la fin du 18e siècle, le fleuve reste la principale artère de circulation. il y a bien un chemin qui longe le bord du fleuve, reliant les habitations et les petits hameaux, mais son état laisse à désirer, particulièrement dans les saison intermédiaires, lors des gels et des dégels successifs. A la faveur d'un nouveau contexte de développement des échanges et en vue d'établir de solides liaisons terrestres autant à des fins stratégiques que postales, le gouvernement du Bas-Canada entreprend, au tournant du 19e siècle, d'importants travaux de voirie. Ouverture de nouvelles routes, construction de ponts, élargissement et correction de chemins publics viennent transformer les paysages, non seulement au bord du fleuve mais aussi dans l'aire cantonale, à l'intérieur du pays.

Sur le littoral, le coup d'envoi est donné par le grand-voyer Taschereau en 1798, lorsqu'il propose un nouveau tracé pour le Chemin du Roy sur le front de la seigneurie de Rivière-du-Loup. Le mouvement se poursuit un peu plus tard vers l'ouest: ainsi, en 1818 on déplace plusieurs sections du Chemin du Roy, depuis la jonction du Chemin du lac Témiscouata4e Portage jusqu'à Kamouraska. Les plans d'arpentage et les procès-verbaux donnent suite aux nombreuses requêtes des habitants qui se plaignaient depuis longtemps du mauvais drainage, des fondrières, des invasions marines et des difficultés d'entretenir cette voie située trop près du rivage.

Utilisant au maximum les accidents topographiques que forment les affleurements rocheux et les terrasses naturelles, le grand-voyer et ses hommes de métier proposent et font adopter un tracé qui en plusieurs endroits s'éloigne du rivage, des fonds mal drainés... et des habitations existantes.

Ce qui retient l'attention, ce sont les effets ultérieurs, on dirait aujourd'hui les impacts qu'ont entraînés chez les habitants la présence ou le déplacement de ce grand chemin public. La chose avait-elle été prévue? Etait-elle seulement prévisible? Toujours est-il que, selon un rythme qui reste difficile à préciser, mais qui semble s'inscrire dans une période de moins de quarante ans, les propriétaires-occupants vont, soit abandonner, soit déplacer maisons, grange et dépendances afin de s'approcher du nouveau chemin public.

Les cas les plus nombreux se retrouvent à Rivière-du-Loup: sur une distance de six kms, une quinzaine de concessionnaires quittent les fonds et gagnent le sommet de la côte. Plus à l'ouest, dans la paroisse de Saint-André, c'est au moins une dizaine d'emplacements domestiques qui sont ainsi abandonnés et relocalisés. (Diapos des lieux). Pour ceux que la chose intéresse, et selon les informations disponibles, il y avait à l'époque au moins trois façons de procéder, selon bien sûr l'état et la valeur de la maison, la distance ou les obstacles à franchir et le coût des travaux. S'agissant dans la plupart des cas de maisons en pièces de bois, de moins de 60 m.ca., soit qu'on la soulève à l'aide de crics, puis on la dépose sur des lisses et elle est tirée par un attelage de dix à trente chevaux, l'hiver, sur un chemin bien battu, préalablement arrosé et offrant donc une surface glacée; soit encore en début d'automne, quand une corvée est possible, qu'on la déplace sur des billes de bois servant de rouleaux; soit enfin, et cela semble la solution la plus généralisée, que l'on démonte la charpente de l'habitation et qu'on réutilise les bonnes pièces de bois pour construire la nouvelle maison. Celle-ci sera d'ailleurs un peu plus grande que l'ancienne et, bien sûr, on va profiter des travaux pour l'orner et la décorer à la mode du temps. Malgré l'amélioration et une plus grande diffusion des appareils de chauffage, l'orientation des nouvelles habitations maintient la tradition et leurs longues façades continuent de s'aligner face au soleil.

Avec leur façade sur la route, tout près du grand chemin qui mène aux villages, plus près donc des passants et de la vie grouillante, les maisons des habitants viennent maintenir l'appropriation humaine des nouveaux espaces. On ne peut d'ailleurs que présumer toute l'importance et le poids de cette petite sociabilité dans la décision passablement coûteuse pour une famille paysanne d'abandonner ainsi son premier site d'établissement. Mais il faut aussi prendre en compte une autre dépense également lourde, soit le fait que chaque riverain d'une voie publique en avait l'entretien à sa charge. Les habitants concernés se retrouvaient donc soudainement avec deux chemins voituriers. On s'en doute un peu, une fois le coup d'envoi donné, tous les voisins ont fini par suivre, à un moment ou à un autre, selon les moyens et les circonstances.

Cette logique des communications, ou si l'on veut, cette force d'attraction des échanges entre humains, on la retrouve aussi à l'oeuvre dans la formation d'un nouveau village, celui de Saint-André.

Avant l'érection de la paroisse et la construction de l'église entre 1791 et 1806, les habitations des premiers concessionnaires s'alignaient au pied de la colline, au sud du futur village, selon la logique initiale dont on a parlé tout à l'heure. Puis, au fin des années, la force d'attraction du groupement humain va peu à peu inciter les habitants à déménager leurs habitations et à venir s'installer au village, le long de l'axe routier qui le traverse. Selon nos informateurs, au moins cinq ou six maisons ont ainsi été déplacées sur une distance de deux ou trois arpents, la dernière (Maison G. Michaud) aussi tardivement qu'au milieu des années 1960. De nos jours, il ne subsiste au pied du cran rocheux, là où s'alignaient les premiers établissements domestiques, que des vestiges archéologiques, des traces de caveaux à légumes, quelques vieux pommiers et un seul bâtiment ancien.

Ces quelques exemples suffisent, me semble-t-il, pour illustrer la nature et l'étendue du phénomène. Selon nos sources, le nombre de sites domestiques abandonnés depuis le début du 19e siècle pourrait vraisemblablement dépasser la trentaine. Leur concentration dans la région et leur intérêt scientifique sont tels qu'un archéologue de l'Université Laval, Philippe de Varennes, mène présentement une étude sur le sujet; il a effectué plusieurs fouilles sur quelques uns des sites les moins bouleversés dans le but, entre autres, d'établir la part des ressources marines et du gibier dans le régime alimentaire de ces premiers occupants. Au moins un autre secteur du littoral, dans la région, présente un intérêt semblable: celui de la rivière des Vases, en face de l'île Verte.

Que nous apprend cette archéologie du paysage? Derrière ces faits et ces événements de l'histoire locale à propos de laquelle Fernand Braudel disait “il n'y a pas de petite histoire, il n'y a que de petits historiens” - on observe plusieurs faits culturels très éclairants.

D'abord, on parvient à identifier clairement les facteurs qui modèlent un paysage. il est un lieu de multiples interrelations, une entité dynamique qui n'a pas cessé et ne cesse d'évoluer. C'est un système complexe mettant en jeu des éléments géographiques, certes structurants, mais aussi des éléments sociaux à géométrie plus variable. il nous faut aussi revoir la notion d'une campagne présumément immuable. Les forces sociales et les changements dans les mentalités ont été à l'oeuvre autant dans les populations rurales que dans les milieux urbains. A un rythme différent peut-être, mais avec autant de profondeur, au point de modifier radicalement les relations à l'espace et conséquemment l'aspect d'un paysage. C'est le premier fait culturel qu'il importe de retenir.

Le second concerne la valeur d'usage de la maison, parfois aussi de ses dépendances. Si on a mis tant d'efforts pour la déplacer, la démonter, ou en récupérer des parties, c'est qu'elle représente un capital, une valeur marchande qu'il était alors impensable de laisser perdre. Dans l'économie paysanne de cette époque, la bonne pièce de bois ouvré, le bout de ferraille, j'oserais dire le bout de chandelle, que nous avons souvent tourné en dérision, appartiennent tous à un type de rapport à la matière, à un système dans lequel rien ou presque rien ne se perd. il nous renvoie à une économie domestique, (n'est-ce pas la même racine que l'écologie?) à un système ménager où on répugne à gaspiller la valeur ajoutée. A un système en somme, qui nous est devenu presqu'étranger.

Un autre exemple nous permet encore d'évaluer le rôle perturbant d'une voie publique, c'est celui du chemin de fer. La voie du Grand Tronc s'amène à Lévis en 1855, en provenance de Richmond. Le débat s'engage alors chez les hommes politiques sur le choix du tracé qui mènera à Rivière-du-Loup: suivra-t-on la rive du fleuve, pour desservir et favoriser les villages riverains déjà passablement prospères et industrieux, grâce surtout à leur débouché maritime ? Eh! bien, non. Ce sont les promoteurs d'un tracé moins coûteux qui ont finalement gain de cause: la voie ferrée s'enfonce de quelques kilomètres à l'intérieur des terres, là où, avance-t-on comme arguments, les coût d'expropriation seront moindres et les ponts coûteront moins cher à construire, puisque les lits des rivières sont plus étroits qu'aux embouchures... Les conséquences de ce choix de tracé se font vite sentir: plusieurs villages riverains voient diminuer leur position stratégique et leurs avantages naturels au bénéfice des villages de l'intérieur. Faute d'études suffisantes sur le sujet, mais sur la foi de quelques cas exemplaires, dont celui du chef-lieu de Kamouraska à l'égard de ville Saint-Pascal, ceux aussi des grands négociants comme Amable Morin, J.-C. Chapais et Sifroy Dumont, on ne peut que présumer d'un déplacement considérable des activités économiques et commerciales, entraîné par l'établissement de la nouvelle voie ferrée à l'écart de la voie navigable.

Un siècle plus tard, le tracé de l'autoroute 20, ou Jean-Lesage, va générer des effets presque analogues sur les activités et les paysages du littoral. On l'a souvent dit, l'histoire se répète.

LA LOGIQUE DES ACTIVITÉS DE PRODUCTION

Le troisième ensemble de rationalités qui crée une forme paysagère tient aux rapports de production que les habitants ont établis dans un espace donné. il participe lui aussi, bien entendu, à l'intelligence des conditions naturelles et des contraintes du milieu physique, que l'on a évoquées tout à l'heure. Si j'en fait une catégorie distincte, c'est surtout en raison de l'importance de ses effets sur la transformation des espaces.

Par ordre d'importance donc, il faut classer en premier les travaux et les aménagements visant à mettre en valeur les terres cultivables. Je passe rapidement sur le déboisement, le défrichement, l'essouchage et tous ces travaux communs dont on sait peu de choses autres que générales, sinon qu'ils ont radicalement transformé l'aspect des terres basses. Les antiques pratiques de drainage -à l'aide de lits de pierres recouverts de fascines- et la forme présumée des labours - en planches étroites et légèrement bombées d'environ deux perches de largeur- sont insuffisamment documentées ici pour nous permettre d'aller plus loin qu'une hypothèse: les champs en culture offraient autrefois une apparence sensiblement différente des grandes surfaces que l'on voit aujourd'hui. La mécanisation, les drains français, les clôtures en fil d'acier, la motorisation et les changements structuraux sont venus modifier peu à peu le visage des campagnes.

L'élément le plus marquant du paysage agricole de la région reste le grand aboiteau. C'est une longue digue de terre courant en bordure du fleuve sur tout le front du comté de Kamouraska. La digue contient l'invasion des hautes eaux marines tandis qu'un fossé, longeant la levée de terre, évacue les eaux de drainage par des canaux munis de clapets. Elle permet d'assécher les terres humides et d'éviter de brûler semences et plantes par l'excès des sels marins. C'est en fait un véritable polder, comme on en trouve en Hollande. Le beau nom d'aboiteau, qui fait image -il boit l'eau- nous viendrait peut-être des Acadiens qui en connaissaient l'usage. Les premières mentions d'aboiteau dans la paroisse de Kamouraska remontent aux années 1815 et 1823, sans que l'on sache pour le moment Si l'usage en était très répandu. Ce qui est certain, c'est que dans les années 1860, les agronomes de l'Ecole d'agriculture de La Pocatière vont convaincre les cultivateurs d'étendre de part et d'autre l'endiguement effectué à la ferme du Collège de Sainte-Anne. Des travaux de rajeunissement auront lieu périodiquement par la suite, jusqu'à la réfection la plus récente, celle du milieu des années 1980, réalisée par le ministère de l'Agriculture.

Le grand aboiteau de Kamouraska s'étire aujourd'hui sur près de 60 kms et constitue un aménagement unique au Québec. En plus de caractériser le paysage agricole du littoral, il témoigne de la domestication des espaces, des luttes constantes et des initiatives ingénieuses des gens pour arracher leur subsistance aux sols fertiles du rivage.

Plusieurs autres activités de production, appartenant à la même logique d'utilisation des espaces, ne sont plus guère visibles aujourd'hui, sauf pour l'historien que je suis ou le promeneur curieux que vous pourriez être. Soit que la technologie ou que le contexte économique ont changé, soit qu'on a manqué de sensibilité à leur égard, il faut être attentif pour repérer les anciennes boutiques de menuisiers et de charpentiers dont les tours à bois étaient actionnés par une roue à vent (Diapos Nadeau et Paradis), pour repérer les petits vergers de pommiers et de pruniers - contenant parfois quelques poiriers, ils se situent pour la plupart dans un abri naturel, nichés au creux d'un affleurement rocheux (Diapos)- pour repérer d'étonnants murets de pierres sèches servant de clôtures, qui témoignent du défrichement des collines pierreuses et qui répondent en tous points aux conseils et aux spécifications des agronomes des années 1860 (Diapos Beaulieu).

Et je passe rapidement sur d'autres continuités paysagères, sur la sagesse et les savoirs des agriculteurs qui perpétuent des pratiques culturales fondées sur l'expérience: à chaque type de sol, sa culture. Ainsi on trouve invariablement les patates sur les terres légères des côtes et des terrasses supérieures, et très rarement dans les terres lourdes près du rivage. Soulignons aussi une autre caractéristique du paysage régional, saisonnière elle aussi, soit les pêcheries fixes qui parsèment les pointes et les accidents du littoral. Autrefois fabriqués en fascines -branches d'aunes entrelacées- et aujourd'hui faites de filets suspendus, ces engins poussent chaque année dans le paysage côtier, souvent sur les mêmes emplacements où on les érigeait déjà, il y a trois cents ans. Des 185 pêches à fascines que l'on dénombrait au début de ce siècle, il n'en reste plus qu’une vingtaine aujourd'hui.

Et enfin, je passe outre, faute de temps, sur l'importance considérable des pouvoirs hydrauliques des rivières qui ont alimenté depuis longtemps les moulins à farine, à scie, à carder, et qui ont donné naissance à de petits hameaux industriels. Comme dans le cas de la ville de Rivière-du-Loup, ces sites et ces espaces de transformations de la matière constituent souvent le premier noyau des paysages urbains.

LA LOGIQUE DES VALEURS SYMBOLIQUES

Une quatrième rationalité vient s'ajouter aux précédentes et combiner ses effets réels aux formes existantes: il s'agit cette fois de la villégiature maritime qui se développe d'abord à Kamouraska, dès les premières années du 19e siècle, avant de s'étendre vers l'est et de constituer d'autres noyaux importants, à Cacouna, puis à Notre-Dame-du-Portage.

Cette nouvelle forme d'appropriation des paysages côtiers se fonde cette fois sur la proximité des rivages et sur l'accès aux eaux froides, jugées salutaires par le mouvement des hygiénistes occidentaux; cette quête thérapeutique introduit une logique nouvelle en valorisant des secteurs et des sites jusque là peu occupés: les fronts de mer accidentés et les terrasses rocheuses vont alors se peupler de villas, d'hôtels et de résidences d'été à l'architecture très caractérisée. De ce fait, les paysages du littoral s'enrichissent d'éléments nouveaux. S'intensifie aussi un processus d'échanges culturels entre les urbains et les ruraux. il s'exprime matériellement, entre autres, par les emprunts de formes et de décors entre plusieurs types d'architecture domestique, vernaculaire autant qu'étrangère. Qu'on ne s'y trompe pas, il s'agit avant tout d'une valorisation symbolique du paysage: les urbains viennent à la mer en quête de santé, de salubrité physique et de bien-être individuel. ils viennent à la campagne pour en apprécier les grands espaces, la pureté de l'air, la fraîcheur et la vérité des choses et des gens. Leurs rapports à la nature se fondent donc en premier sur des motivations morales et esthétiques et, sans doute ensuite, sur quelques considérations sociales. Cette nouvelle rationalité va donner naissance au fil du siècle dernier et ultérieurement, bien sûr, à une appropriation particulière du littoral et à un type d'activités saisonnières toutes deux génératrices de formes paysagères que l'on va confondre, un peu plus tard au 20e siècle, quand la mobilité générale ira en s'accroissant, à l'industrie du tourisme.

CONCLUSION

On le voit bien, l'essence d'un paysage est celle d'un système, d'une dynamique continue entre les deux grands ordres, la nature et la culture. C'est aussi une dynamique étalée sur un temps long et qui produit, après la phase d'apprivoisement, une structure paysagère relativement solide, comprenant des continuités et des ruptures, des adaptations et des nouveautés.

En terminant, je souhaite que ces quelques clés de lecture vous aideront à apprécier non seulement la complexité, mais aussi l'originalité de ces rapports à l'espace. Les rivages accidentés et capricieux de cette région sont issus, bien sûr, des forces naturelles, mais ils ont été investis, utilisés et transformés avec beaucoup de sensibilité et une grande intelligence par des générations de familles. Contrairement aux événements et aux personnages politiques, contrairement aux faits d'armes ou aux célébrités passagères, c'est sans bruit et en toute discrétion que les gens ont modelé et produit ces paysages. A défaut de trouver dans un tel exercice des enseignements actuels, on peut à tout le moins apprécier toute la richesse et la valeur de cette oeuvre humaine.  

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